À toute vitesse

Ça vous tente de vous suicider? Pas besoin d’arme à feu, de corde ou de lame de rasoir. Prenez votre voiture et roulez sur la voie publique à la vitesse indiquée sur les panneaux, ralentissez aux feux jaunes, arrêtez-vous aux feux rouges et passez le feu vert sans regarder de chaque côté. Et si vous avez le courage, saluez un policier qui ne fait rien, si vous en voyez un.

C’est mon quotidien depuis que je circule dans les rues de Montréal. À chaque matin ou à chaque fin de journée, on me dépasse à 100 km/h dans des zones de 50 km/h. On me klaxonne parce que je ralentis à l’approche d’un feu qui vient de tourner au jaune et il ne se passe pas un matin où je suis témoin d’une manœuvre suicidaire de la part d’automobilistes téméraires: virage en U en passant par dessus une chaîne de trottoir, dépassement à droite d’un camion-remorque, feu rouge ignoré, arrêt obligatoire oublié, et j’en passe.

Et, contrairement à ce qu’on dit d’habitude, ce ne sont pas des ‘jeunes’ qui commettent ces impairs. Ce sont des personnes âgées qui fument tout en conduisant, des hommes d’affaires qui parlent au téléphone cellulaire, des femmes occupées qui se maquillent en passant sur la ligne double, et bien entendu, des jeunes tout en puissance qui font rugir leur moteur modifié tout en faisant crisser les pneus dans les rues secondaires.

Peut-être que je vieillis trop vite mais je commence à trouver l’expérience de conduite fort éprouvante. Après plusieurs années de transport en commun, à sentir la transpiration du voisin de droite et la mauvaise haleine de celui de gauche, après de longues minutes d’attentes dans le wagon immobilisé du métro bondé à l’heure de pointe, après le regard fuyant de milliers de déprimes du matin et de fatigue chronique du soir, je sillonne les rues et les boulevards achalandés d’hyper-stressés, d’hyper-pressés, d’hyper-frustrés en me disant que je vis dans un monde de fous.

Ne restez pas un quart de seconde immobile quand le feu tourne au vert, vous risquez de voir l’Audi du millionnaire qui vous suit vous hurler du klaxon. Ne traversez pas la rue s’il y a une voiture qui s’en vient dans un rayon d’un kilomètre car Dieu seul sait à quelle vitesse la mémé s’en vient.

C’est le royaume de la vitesse. On est pressé partout. Même dans les allées du supermarché, on nous pousse au cul avec les chariots. Combien de fois ai-je entendu de profonds soupirs derrière moi parce que la dame devant nous paie avec sa petite monnaie. L’Internet ne fonctionne pas pendant 2 minutes? C’est la panique.

Y aurait-il en quelque part une ombre de solution à cette folie des secondes miniaturisées? Je ne crois pas. On invente, chaque jour, de nouveaux produits pour aller plus vite. Et sans le savoir, on se complique la vie. Pourtant, quand on parle un peu avec nos collègues, nos amis, notre famille, on se rassure car la plupart sont conscients de cette folie mais je peux vous garantir que lorsqu’il s’agit d’avoir son machin-truc tout de suite ou d’arriver le premier à la super-méga-vente de machin-chouette, ils sont les premiers à courir pour pouvoir se vanter d’avoir été les premiers ou les meilleurs.

Est-ce que c’est un phénomène nouveau, typique du 21e siècle ou est-ce au contraire un truc que l’humanité traîne depuis l’aube des temps? Je serais tenté de dire que c’est depuis l’avènement des usines de production à la chaîne, du genre Ford. La course à la consommation et la publicité ont fait que nos besoins sont devenus instantanés, pressés, immédiats faute de quoi un malaise voire une grande frustration s’empare de la personne privée de ce besoin. C’est un cycle qui entraîne alors le manufacturier ou les autorités à répondre rapidement au besoin de ce consommateur. Mais qu’est-ce qu’un besoin? Moi, j’ai besoin d’eau, de nourriture, d’un toit, et d’un peu d’amour. Je n’ai pas besoin d’une connexion Internet à immense vitesse, d’un cellulaire qui compte mes pas ou d’un soulier muni d’une caméra-satellite. Je n’ai pas non plus besoin d’un écran de télé en jello-électronique financé par une hypothèque sur 25 ans. Non plus d’une femme siliconnée obsédée par son poids santé ou par le dernier produit anti-rides aux algues cryonisées. Je n’ai pas besoin d’une voiture munie d’un Gé-Pé-Esse, d’une maison secondaire sur le bord d’une piste de ski sans neige. J’ai besoin de vivre et de respirer. C’est tout.

Curieusement, on voit émerger un peu partout des centres de yoga, de méditation ou de gymnastique holistique. Les gens ont besoin d’arrêter un peu le tic-tac fébrile mais ils vont tout de même courir pour s’y rendre et se dépêcher de rentrer à la maison pour ne pas manquer l’épisode de Beauté désespérées. Ils vont laisser le cellulaire ouvert au cas où on chercherait à les rejoindre. Même truc pour le pendant positif du fast food, le slow food, associé au produits bio, sans OGM. On dépense des milliers de dollars pour se prétendre associé à ce nouveau mode de vie mais pour payer ces fantaisies, il faut travailler deux fois plus. Et maintenant Walmart veut vendre du bio!

J’ai l’impression qu’on vit sur du temps emprunté. Imaginez une carte de crédit du temps sur laquelle on impute des dépenses illimitées de temps. Le problème, c’est qu’on ne peut jamais rembourser ce temps. Il est perdu à jamais. Alors quand survient un malheur, peut-être même (et fort probablement) la mort, on n’a qu’un milliardième de seconde pour réaliser qu’on a rushé pour rien.

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