Au train où vont les choses

Malcolm court vers l’avant du train. Les corridors sont vides. Les portes entre les wagons ne sont pas verrouillées. Le soleil, directement devant le train qui fonce à vive allure vers sa destination, jette des rayons épars sur les banquettes poussiéreuses. Ici, personne ne s’assied plus. Rempli de cette adrénaline du coureur de fond, Malcolm ne s’essouffle que très peu. Il a l’impression de ne respirer que par à coup, ce qui l’étourdit davantage. Il jette un coup d’œil à sa droite et voit le convoi voisin qui roule un peu plus rapidement que le sien. Il a vu l’ombre de Vic, son collègue, se défiler pour disparaître entre deux portes battantes.

« Le salaud! L’enfant de chienne! Il va y arriver encore une fois. »

Il augmente la cadence et se jette sur les portes de métal qui cèdent sous le poids de son corps. Une odeur de vomissure le terrasse. Une forme grise est écrasée sur un des bancs déchiré. Il ne reconnaît pas tout de suite l’individu et se demande s’il devrait s’arrêter car le temps presse. Le train ne s’arrêtera certainement pas pour ce petit incident. Des lumières clignotent alors qu’il a hésité un seul petit instant.

« J’arrive, sacrebleu. » hurle-t-il en rejetant la vision du corps inerte du revers de la main. Il amorce la course le dernier couloir et voit enfin le contrôleur qui regarde le chronomètre avec un air de dépit.

Malcolm se jette à ses pieds en soufflant. Il tend le document broché au contrôleur qui claque sa langue derrière ses dents serrées. Une sirène stridente annonce l’arrivée en gare. Le train ralentit et s’immobilise. Toujours à genoux sur le plancher du couloir, Malcolm regarde les autres voitures entrer dans le filet de triage et s’encourage du mieux qu’il le peut. La livraison a eut lieu en temps, c’est une certitude mais que pouvait bien vouloir dire ce claquement si ce n’était qu’une déception bien sentie. Il serre les dents tout en se relevant. Il regarde sa montre et sursaute. Il ne reste que trois minutes pour attraper le dernier train en direction de Petite Prairie où les jumelles l’attendent pour le bain et sa femme pour un petit massage ou une gâterie personnelle.

22 heures.

Il court encore dans le corridor désert. Il voit le wagon et les portes sont encore ouvertes. Cette fois, il n’est pas seul. Ils sont une trentaine, comme lui, arrivés là pour le même type de mission, dont la raison était pourtant différente.

Il s’assied et les portes coulissantes se ferment. On le regarde. Il se sent mal à l’aise. Qu’ont-ils tous? Il regarde sa chemise, sa cravate, son pantalon. Rien d’anormal. Pourtant, il a l’étrange sensation qu’il n’est pas là, qu’il est ailleurs. Il ferme les yeux parce que la douleur qui émerge du fond de sa gorge ne fait plus de doute.

« Qu’est-ce qui lui est arrivé vous croyez? »demande K., assis droit devant lui.

Malcolm ouvre les yeux. On n’a pas cessé de le fixer.

« Il a dépassé son propre temps » dit G. à sa droite.

« Non!? Vous voulez dire que… » dit W. en se frappant le front.

« Tout est possible. Vous le savez. On nous en a avertit dès le début. Ce sont des choses qui arrivent. Malheureusement. » dit K. en soupirant.

« Mais, est-ce à dire qu’il est ici… quand même? » demanda W., nerveux, qui pointait un doigt tremblant vers Malcolm.

« Demandez-le lui. » fit K. en ouvrant son neuro-journal.

« Euh, Malcolm, je… Diable, ça me fait tout étrange de lui demander ça. Malcolm, êtes-vous là? »

Que chantaient-ils tous? Bien sûr qu’il était là. Il était là, assis… non, couché, appuyé de travers sur ce banc dans le wagon 8 du train d’expédition, gris, désséché… mort.

Malcolm hurla alors qu’il fut absorbé vers ce corps et que sa place demeura vide, comme elle l’avait toujours été depuis le départ du train de retour.

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