Bonne fête des pères

Clément s’était levé tôt en ce précieux dimanche. Âgé maintenant de 72 ans, Clément ne manquait jamais de se préparer à cette fête qui, bien qu’étant trop commerciale, revêtait pour lui un profonde signification. Que de souvenirs merveilleux émergeaient quand il s’asseyait sur la chaise au bout de la table. Le bruit des cris et des rires d’Alexine et Bruno. La fraîcheur du sourire de sa femme, Mariette, qui se collait contre lui, lui chuchotant, la toute première, ces mots magiques qui l’emplissaient de bonheur: ‘Bonne fête des Pères, mon beau clément d’amour’. Il en avait encore des frissons.

Clément se leva donc de bonne heure et se dirigea vers la cuisine où fumait un café frais préparé. Il inséra un demi bagel dans la fente du grille-pain et celui-ci descendit lentement vers son propre petit enfer orangé. Il sortit alors le pot de confiture d’abricots, ouvrit le couvercle et huma l’odeur sucrée des fruits. Il soupira de bonheur. Il ouvrit la fenêtre au-dessus du lavabo et entendit le piaillement des oiseaux qui se chamaillaient sous les rayons timides de ce matin frais.

Puis, ce fut le branle-bas de combat. Mariette déboula dans la cuisine, sa tasse de café à moitié vide, un chou enrubanné rouge posé sur son sein droit et à sa suite, chantant une espèce de Marseillaise à la Québécoise, Alexine et Bruno, la chevelure en bataille et les bras en l’air. Alexine déposa un baiser sur la joue de son père et il sentit aussitôt ses petits bras de onze ans le tirer vers l’avant. Bruno, un peu gêné, tapa dans sa main et fit une grimace pour se moquer de sa soeur. On festoya de rires et toute la maison fut envahie de cette vie, cette merveilleuse source de présent à laquelle Clément aimait tant s’abreuver.

Tout cela ne dura pas. Mariette pressa les enfants de s’habiller car il y avait aussi son père à elle qu’il fallait fêter. « Dépêchez-vous donc, petits singes! La vie est si courte, elle vous échappera si vous n’y tenez garde! » Et les voilà qui s’enfuirent par la porte d’en avant, laissant derrière eux un parfum d’innocence, une brume un peu trop insistante. Quand le silence retomba, il ne restait que Clément assis devant son café et son bagel froid. Une larme émergea doucement dans son oeil droit. Il voulut la chasser mais d’autres vinrent et rendirent ce geste si futile qu’il laissa tomber son visage entre ses mains calleuses.

Sur la table, un album entrouvert n’accueillit d’autres yeux que les nôtres. Des titres sur un papier journal jauni: « Tragédie routière le jour de la fête des Pères: Une mère et ses deux enfants périssent! ». Un mois, une année… juin 1975

Quand les larmes furent séchées, quand le soleil put enfin monter dans la voûte bleueté, Clément ferma l’album et fit un sourire solitaire. Il se pencha et vit une carte sur la table. Il la regarda avec amour et se leva doucement. Dans sa chambre, il ouvrit le tiroir supérieur de la commode et l’y déposa le merveilleur présent. Il y avait là 32 cartes fabriquées à la main et signées par sa femme et ses enfants. C’était là son seul et précieux réconfort: Ils étaient encore là mais personne d’autre ne devait le savoir. Personne.

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