Bozologie

Gérimi est assis devant sa tivi, le dos droit, le visage figé par la terreur. Il regarde en boucle le deuxième avion, un gros Boeing 767, qui fonce sur la tour Sud du World Trade Center à 940 kilomètres à l’heure. Ça va bientôt faire sept ans qu’il regarde ce bout de vidéo au ralenti, image par image et parfois en arrêt sur image. Il a perdu tous ses cheveux. Il a maigri de plus de quinze kilos. Sa femme l’a quitté. Son chat aussi.

Pour toute nourriture, il bouffe du thon en boîte qu’il commande par téléphone, en prenant soin, bien entendu, de couper le son de la tivi.

Il hoche la tête, n’en croyant pas ces yeux et se répète encore : « Ils ont fait ça… c’est pas croyable… Qui est-ce que je pourrais appeler pour leur dire? »

Des fois, il appelle sa mère pour lui dire. Bérengère soupire et lui dit : « Tu devrais sortir un peu, Gérimi. Voir du monde. Ça fait longtemps que tout le monde le sait, pour le 11 septembre. Ils ont même commencé à le reconstruire, tu sais. »

Mais Gérimi raccroche en s’excusant et remet le son.

Des fois, il arrête l’image juste au moment où l’avion s’apprête à crasher dans l’édifice. Il s’approche de l’écran et cherche le trucage. Il agrandit les pixels et recule. Il en remet : « Comment c’est que les terroristes ont pu faire ça? Ça doit être Spillbeugue ou bien le gars qui a fait les Star Wows.  Sont bons, ces gars-là avec des ordinateurs. Je vais appeler mon chum Ben. »

Ben, c’est Ben Jaloum, un arabe. Il ne se souvient pas de quel pays il vient, mais c’est un génie des ordinateurs. Et quand Ben ne répond pas aux appels de Gérimi, c’est qu’il doit être soit trop occupé à développer le jeu du siècle ou bien parce qu’il a vu le nom de Gérimi sur l’afficheur, la deuxième option étant la plus plausible.

Il est 13 heures 17. Il fait un soleil radieux dehors. La lumière du jour trace un carré lumineux autour du drap noir qui couvre la fenêtre du salon. Dans l’aquarium, les trois poissons rouges morts il y a six mois, flottent sur le côté, plus squelettiques que jamais. L’eau est embrouillée. Des boîtes de thon vides rouillent dans le fond. Gérimi se gratte sous les pieds. Il voit une coquerelle sur le plancher et la ramasse. Il appuie sur le bouton Pause de la télécommande et avance vers l’écran de la tivi en imitant le bruit d’un avion. Les antennes de la petite bête gigotent. Le bruit de l’insecte écrabouillé sur la vitre lui donne un frisson. Le gratte-ciel ne bouge pas, à part quelques points de couleurs qui dansent.

Le carillon de la porte se fait entendre. Une fois. Puis une deuxième fois, insistant.

Gérimi s’essuie les mains sur son pyjama déjà amplement souillé. Il se lève. « C’est peut-être un terroriste! » se dit-il en se penchant vers l’œil magique. « Non, c’est un livreur.» Ce dernier s’apprête à rebrousser chemin, autographiant un billet qu’il va coller sur la porte. Gérimi fronce les sourcils. Puis, il ouvre la porte toute grande ce qui fait sursauter le livreur.

« Jérémie Lapointe-Tougas? » demande le livreur en s’assurant de bien prononcer pour cacher un zozotement à travers son bec de lièvre poilu.

Gérimi acquiesce en essayant de voir ce qu’il y a sur le papier.

« C’est pour la livraison… »

« Livraison? J’ai rien commandé. C’est quoi l’affaire? »

Le livreur regarde son papier, son camion, Gérimi et hésite. Il renifle et n’aime pas l’odeur qui se dégage de cette maison. Il n’aime pas non plus l’allure de ce type au teint grisâtre.

« J’ai votre pilule à livrer. Je n’ai pas que ça à faire, moi. Je la mets où? Dans l’entrée? Dans le garage? »

« Une pénule? J’ai pas commandé de pénule. J’ai besoin de rien. »

Le livreur ne désire qu’une chose : s’enfuir loin de cet homme qui parle du nez et présente des signes de dégénérescence avancée. Il scrute son billet de livraison et repère un nom qu’il pointe de son stylo :

« Bérengère Lapointe, vous connaissez? »

Gérimi esquisse un sourire qui ressemble à une grimace de citrouille trois semaines après l’halloween. On l’entend gémir un ‘maman’ de sa gorge enrouée.

« C’est un cadeau de ma maman à moi? » demande-t-il les yeux pleins de larmes.

Le livreur soupire. C’en est assez. Il va changer de métier. Il songe à devenir plongeur chez Québec-Frite ou renifleur de dessous de bras chez un fabricant d’anti-sudorifique, lorsque l’étrange locataire des lieux tape des mains comme un enfant à qui on vient de promettre une sucette.

« Bon. Je la mets où, votre pilule? Ça ne pas passe dans la porte ici en tout cas. Dans le garage, ça vous va? »

Gérimi se calme un peu et se gratte le nombril d’où s’échappe un petit vers blanc et une mousse grisâtre. Il fait oui de la tête et passe devant le livreur qui recule et se dirige vers la camionnette en hochant la tête de dépit.

Les deux ouvrent leur porte en même temps. Le livreur descend la plate-forme avec un emballage d’environ trois mètres cube. Il pousse le diable vers l’entrée du garage et y dépose enfin le colis.

« Signez ici, s’il vous plaît. » et Gérimi signe ici et aussi là et puis encore là, plus haut, ce qui embête le livreur. Ce dernier court vers sa camionnette et démarre le moteur. Il sort un bras et montre une feuille : « Hep, m’sieur! La posologie! »

Gérimi s’empare de la feuille et grommelle : « Bozologie? Bozologie… »

Il pénètre dans le garage tout en essayant de déchiffrer les mots, la feuille à l’envers. Puis, il déballe de cadeau de Bérengère avec le soin d’un horloger. Dessous les cartons, papiers et plastiques se dévoile une pilule aux dimensions dignes du mal de notre maniaque du Nine-Eleven. Il en oublie d’ailleurs le film de son obsession, humant, touchant, mais n’osant pas encore goûter ce curieux présent.

Il entre au salon, s’empare de la chaise postée devant la tivi et l’apporte près du cadeau. Il s’assied et le regarde en répétant : « Bozologie, bozologie… »

 *

Mais restez encore un peu, il va y goûter, je vous le jure. Ne partez pas…

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