Chaud, les sushis!

Nabu est un gros gars sympathique qui bouffe de la poutine comme d’autres se régalent de luzerne. Je vous dis ça parce que je l’ai invité à dîner l’autre jour. Nous nous étions rencontrés en face du Wakazaki Bar, sur la 42e rue. C’est un truc de sushis très à la mode et je voulais l’impressionner avec ce genre de nourriture branchée.

Nabu est arrivé en nage, en retard, le cellulaire collé à l’oreille, hurlant des ordres à l’une de ses assistantes: « Écoute, cocotte! Si t’es pas capable de faire la différence entre un compte payable et un compte à recevoir, je crois que tu peux te faire teindre la chatte en blonde. Bye! »

Les gens qui attendaient en ligne se sont retournés vers lui et il leur a présenté ses deux majeurs comme deux jumeaux boudinés.

« Mac, mon frère, comment va ta petite mère? » hurla-t-il en me voyant lui faire un signe discret du fond de la salle bondée.

« Elle se souvient de toi et de tes bonnes manières, Nabu… Assieds-toi et essaie d’adopter un ton de voix plus soft. Les gens n’aiment pas se faire déranger par le tonnerre de ta voix surtout sur leur heure de lunch. »

« À tes ordres, mon comédon! Je ne cracherai pas sur un bon repas payé par les soins de tes voleurs de patrons! » cria-t-il en me faisant des clins d’œil de psychotique.

Je lui tendis un menu alors qu’il s’asseyait sur la chaise. Il le parcourut et baissa le carton en me dévisageant:

« Dekéssé? C’est écrit en chinois, ton truc. Le seul mot que je reconnais c’est Kamikaze. Tu veux que je bouffe un suicidé ou que je me suicide? »

J’ai souris et lui expliquai le principe des sushis.

« Désolé, mec, mais je ne bouffe pas de poisson cru et encore moins des algues, » déclara-t-il en fermant le menu.

« Fais un petit effort culinaire, Nabu. Je te choisis le meilleur, tu goûtes et tu aimes ou tu n’aimes pas. Tu n’as plus 5 ans, je te le rappelle. »

Il fit la moue et ouvrit de nouveau le menu et commença à énumérer les noms des types de sushis en faisant des jeux de mots vulgaires.

Heureusement, avant qu’il ne change d’idée, la petite Suki arriva avec son sourire habituel et nous salua tous les deux avec respect. Je lui présentai Nabu qui se leva, cachant mal son émotion devant cette sublime représentation de la beauté parfaite.

« Mademoiselle, si ce qu’on sert dans ce restaurant est aussi bon que vous êtes belle, je prendrai de tout les yeux fermés, » dit-il lui baisant la main.

Je nous commandai une « Barque de l’explorateur » qui combinait les meilleures inventions du chef. Nabu siffla entre ses dents écarquillées en voyant le prix exorbitant:

« T’as assez de marge de crédit pour te payer ça, monsieur Microsoft? »

Nous discutâmes de nos différents projets, les siens étant d’ordre plus terre à terre que les miens mais ce petit quinze minutes lui fit oublier qu’il allait bientôt s’initier à la cuisine orientale contemporaine

L’énorme plat arriva enfin et il fut béa d’admiration pendant quelques secondes. Puis, il vit le wasabi:

« Saleté de Japs: ils peuvent pas faire du ketchup rouge comme tout le monde. Vert! Sacram… et une petite portion en plus! »

Sur ces derniers mots, Nabu prit son index droit et ramassa la portion qu’il porta aussitôt à sa bouche avant que je ne puisse dire un seul mot.

Il y eut un silence qui me fit craindre le pire. Ses yeux furent rapidement envahis de larmes et son visage devint presque pourpre.

« Nabu? Ça va? Veux-tu de l’eau? »

Celui-ci hocha la tête négativement et piqua le premier sushi avec le bout de sa baguette. Il l’avala tout rond. Puis, un après l’autre, enfourna les précieux arrangements de saumon, de thon, de crevette et d’autres poissons crus sans dire un seul mot.

La scène dura une vingtaine de minutes. Je mangeai à mon tour tout en gardant un œil sur l’énaurme. Suki vint s’enquérir de notre satisfaction. Nabu joignit ses mains et fit une révérence silencieuse tout en continuant à manger.

À la fin du repas, encore heureux de ce repas silencieux, je lui demandai de nouveau si tout était à son goût. Il me répondit, d’une voix faiblarde:

« Quand je retrouverai mon goût, je te le dirai. Mais il y a une chose que je sais: je ne mangerai plus jamais de poutine. Ce truc, ce ketchup-à-zibi est sublime! »

Décidement, ce Nabu demeurera toujours pour moi une énigme.

Une réflexion au sujet de « Chaud, les sushis! »

  1. Vraiment beaucoup de talent, et tellement d’humour dans cette nouvelle-ci ! J’espère néanmoins que Nobu n’abusera pas trop de Ketchup-à-zibi !

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