Cône orange

Je marchais sur la rue enveloppée de pénombre. Ce n’était pas la nuit mais un jour lourd d’orage. J’avais la tête ailleurs. Probablement nulle part ou au coeur d’une histoire à écrire lorsqu’apparut à environ cent mètres, un de ces gros cônes oranges qui poussent ici et là sur les routes irréparables de notre belle province.

Je fus surpris car j’étais en pleine banlieue, dans une rue tranquille, les pieds sur une asphalte relativement neuve, sans réparation majeure voire même mineure à y appliquer.

Je regardai autour de moi, hésitant encore à m’approcher, flairant l’attrape-nigaud ou l’imposture télévisuelle. Les fenêtres sombres, tout comme le reste, restaient silencieuses. Il n’y avait que le vent pour rigoler entre les haies de cèdres. Pas une bête ne rôdait : un chat aurait suffit pour me rassurer. Le cône était là, immobile (heureusement), improbable et surtout, sans trop savoir pourquoi, menaçant.

Quelques gouttes tombèrent et je fus tenté de rebrousser chemin parce que le tonnerre et les éclairs se bousculaient à ma vue et mon ouïe. Les arbres se tordirent de douleurs quand de fortes bourrasques vinrent s’abattre au centre de ce que j’aurai pu qualifier d’horrible. Car cette panique qui montait en moi n’avait rien d’un artifice de mon esprit. La douleur crasse qui s’immisçait en moi, la brisure de mes os qui ne se doutaient de rien l’instant d’avant, l’odeur du bitume chauffé à bloc, bouillonnant, et la mort, ce monstre de néant qui guettait la seconde à venir, tout cette macédoine cauchemardesque tressaillait sous le fer brûlant de l’attente du moment où le présent basculera inévitablement dans le passé. À cette infinie parcelle d’éternité qui m’échappa, je pus aussi constater que le futur, cette espèce de draperie céleste qui orne le plafond de notre conscience, ce futur donc, s’était momentanément effacé.

Ne me demandez pas pourquoi mais à cet instant précis, je défiai l’ombre, je me jetai de côté et roulai sur l’herbe mouillée alors que tomba toute la rage de l’orage, à quelques millimètres de ma peau humidifiée par la sueur. Je n’entendis rien d’autre qu’un énorme hurlement qui peut-être sortait de ma gorge mais que se mêla au tonnerre et à la plainte de la terre qui ouvrit encore ses pores à la douleur de son propre ciel.

Il se passa des heures, voire des jours avant que je ne reprenne connaissance. En fait, un coup d’oeil à ma montre m’indiqua que je fus de nouveau sur mes jambes tremblotantes seulement quelques secondes après l’impact.

Derrière moi, un faisceau lumineux balaya la rue. Une voiture venait de déboucher de l’autre côté du pâté de maison et freina brusquement à quelques centimètres du cône. De l’autre côté, à gauche, un trou béant d’une profondeur de 6 ou 7 mètres finissait d’avaler des racines, du béton du trottoir, de l’asphalte égrainée. Et le cône, encore tout droit, faisait la garde pour prévenir le danger aux automobilistes.

Le conducteur de la voiture sortit en me voyant tituber près du cratère.

« Ça va, vous? » J’acquiesçai, même si je doutais qu’il puisse bien me voir avec toute cette pluie qui traçait des brouillons de vie ici et là. « V’z’avez bien fait de mettre ce cône là. »

J’acquiesçai encore alors qu’il partit en contournant la blessure. Le tonnerre me gronda encore alors que je pris le cône tout contre mon corps et le serrai très fort.

« Merci. Je t’aime » lui murmurai-je.

Mais ne le dites surtout pas à personne.

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