Dans mon pays

Dans mon pays, il y a des flammes partout. Du feu, des âmes, de la douleur.

Dans mon pays, on se serre la ceinture puis on marche ou on roule, et on la fait sauter. Dans mon pays, on meurt pour notre Dieu, le Seul, l’Unique, le Grand; on ne veut pas des autres dieux car ils ne savent rien de ce que le nôtre a dit.

Je marche dans mon pays, sachant que ma mort sera bonne pour mon frère, demain. Et quand le feu s’éteindra, quand la poussière retombera, quand les cris et les larmes des traitres, des chiens ennemis s’évanouiront et que les survivants se prosterneront devant notre puissance, alors mon pays sera la Terre et règnera la paix et l’amour entre tous.

Magdalena déposa le papier et regarda Assoun.

« C’est toi qui a écrit cela, Assoun? » demanda la professeure, inquiète.

Le jeune homme acquiesca sans la quitter des yeux. Puis il ajouta:

« Pourquoi ne la lis-tu pas aux autres élèves? Tu as honte de moi? Tu as peur, femme? »

Magdalena regarda tous les élèves, des enfants de toutes races, de toutes les religions, des êtres plein de vie, la plupart blasés pour on ne sait trop quelle raison. Certains la regardaient avec défi, demandant en silence de lire ce bout de texte troublant.

« Peux-tu me jurer que c’est toi qui a écrit ceci, Assoun? »

« C’est mon peuple qui parle! Qu’est-ce que ça te dérange, femme, que ce soit moi ou mon père ou mon voisin. Tu lis le texte des autres et tu ne lis pas le mien! »

Magdalena se leva et lui fit signe d’approcher:

« Viens… allons voir le directeur et il tranchera à notre place. Peut-être trouvera-t-il un accommodement raisonnable. »

Les élèves se moquaient. On chahutait. On la traitait de tous les noms. Magdalena les ignora et sortit avec Assoun. Ils marchèrent en silence jusque devant la porte fermée du bureau de monsieur Lapierre. Elle trouva curieux que la porte fut fermée à cette heure. Elle frappa.

« Entrez! » fit une voix rauque.

Magdalena ouvrit la porte et vit un homme habillé de blanc, la tête enveloppée d’un linge. Il portait une barbe noire et frisotée.

« Ah, Assoun, mon frère. Tu voilà enfin. Nous étions inquiets. »

« Qu’est-ce que c’est que cette comédie? Où est monsieur Lapierre? Et madame Finchault? »

L’homme pointant vers la cour. Magdalena vit avec horreur tout les membres du personnel aligné le long du mur, une cagoule sur la tête. Cinq hommes armés de mitrailleuses tournaient autour d’eux en riant.

« Ils t’attendent, justement. »

« Mais pourquoi? Pourquoi faites-vous cela? » demanda le professeur.

« Elle n’a pas lu ton texte, Assoun? »

« Si. Mais, elle n’a pas compris, » répondit le jeune homme.

L’homme regarda la femme et sourit:

« Pourquoi? Parce que tu ne comprends pas, femme… » Il l’intima à sortir d’un geste brusque. Assoun tira son coude et l’entraîna vers la cour ensoleillée.

« Tu aurais du lire mon texte aux autres, » dit Assoun en riant. Les autres l’accueillirent avec joie. On plaça une cagoule sur sa tête et on la poussa sans ménagement vers le mur. Il y eut des cliquetis. On armait les mitrailleuses.

Ce n’était plus une question d’accommodements raisonnables.

Le crépitement des balles se fit entendre dans tout le quartier. Puis, il n’y plus jamais de silence.

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