De la poudre aux yeux

Garbée était une simple roturière quand elle croisa sur son chemin un grand homme simple et roturier comme elle. En plus de ce point commun, ils étaient beaux, ce qui ajoute de l’intérêt pour chacun. « Ah, la jeunesse des tourtereaux! » sifflotait Maître Chenille Tigrée en les voyant se dévorer des yeux.

Avant que nous l’oubliions, l’homme en question s’appelait Morisse, comme le jeune prince (mais un ‘s’ en moins).

Bon, pour faire court, ils s’aimèrent et se jurèrent fidil… fédél… flidéi.. fidélité jusqu’à ce que mort s’en suive, ad vitam aeternam, et ceatera, ad nauseam, et autre trucs désuets en latin.

Un beau matin, Garbée décida qu’elle en avait assez bavé avec son simple roturier et profita d’un jour de confitures pour fuir dans les bras d’un prince anonyme qui n’avait justement pas de nom (je sais, je fais dans la tautologie mais que voulez-vous, il y a des jours où je délire et ça me fait du bien…) mais que pour l’occasion nous nommeront simplement Lancelait. Oh, mais que ce Lancelait avait des projets grandioses: conquérir la rivière de feu, manger des quenouilles al dente (encore du latin?) sur les rives de Fessehaute, regarder sa Garbée faire des cabrioles érotiques sur un fond de musique pourrivienne, bref, c’était un homme de classe et prince par surcroît (avec tous les avantages sociaux qu’on devine).

Or, la Garbée fut tant tellement éblouistoufflée par ce mec à dame qu’elle oublia son nom, son adresse, son passé, ses principes et ses projets. Elle tourbillonnait dans tous les sens comme une girouette empâlée sur un pieux de vaseline. Elle fonçait tête baissée dans les sentiers inconnus et prenait des risques avec peu près n’importe quoi. Elle engraissa. Elle écoutait des musiques qui grugeaient ses nerfs. Elle délaissait ses activités santé pour des plaisirs gras et stressants.

Elle marchait ainsi, aveugle, grosse, béate, molle, les yeux drogués de plaisir quand un bon jour elle croisa sur son chemin son premier amour (or-saut-chie-seize) et fut d’abord prise d’un fou rire incontrôlable. Après tant d’années, ce grand valet de pied était resté le même, les yeux éperdus de cette passion qui animait son cœur et son âme, peinturluré de simplicité. Or, Garbée riait et riait jusqu’à ce que Morisse lui demande ce qu’il y avait de si drôle. Garbée hoqueta (elle qui n’avait jamais joué au hoquet) et ses prunelles inondées de larmes se déversèrent sur le sentier.

Secouée de cette rencontre, elle venait de faire le bilan de sa vie folle et démesurée avec le susdit Lancelait et réalisa que ce dernier n’avait en fait rien fait de plus que le premier et s’en voulut d’avoir quitté le roturier pour le prince anonyme. Elle se souvenait des jours heureux qu’elle coulait avec Morisse, des projets tout doux qu’elle voyait à travers le brouillard de ses impulsions retenues.

Morisse la regarda et la trouva vieillie, aigrie, terne et grise. Il la salua avec un sourire et lui donna un sachet de poudre de pépère-pinpin (qu’on retrouve surtout dans la Contrée des Enfants).

« Qu’est-ce… snif-snif... que c’est… snif-snif.. que cela? »

Morisse haussa les épaules: « C’est de la poudre aux yeux, Garbée. J’en avais une réserve mais je ne m’en suis jamais servi (ou si peu, on en conviendra, entre nous). Or, il appert que tu n’en as plus du tout et je préfère que tu quittes tout de suite mes terres et et que tu retournes auprès de ton Lancelait. Tu sembles encore en avoir de besoin. Adieu, Garbée! » Et sur ce continua son chemin, se dirigeant là où son petit bonheur de vie l’attendait, calme et simple.

Garbée ramassa le sac et se remit en marche, le pas traînant, vers le château où l’attendait encore les folies et les faux-semblants

La lune monta doucement dans le ciel. Quelqu’un entendit une longue plainte. Était-ce celle de Garbée ou de Morisse?

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