Demain peut-être

François s’est levé de mauvaise humeur. C’est peut-être la vingtième fois ce mois-ci qu’il saute du lit avec la mine déconfite, la tête lourde de pensées terribles, l’espoir engourdi, l’horizon terni par le poids des jours.

François est fatigué. Fatigué de respirer, de se sentir de trop ou trop peu rien dans le tourbillon du quotidien. Il imagine des enfants qu’il n’aura jamais eu, les voyages qu’il n’aura jamais fait, les projets fous d’ouvrir une boutique de livres anciens, de démarrer une compagnie de jeux informatiques pour baby-boomers, de changer le monde… Tout ça n’était que poussière d’idées. Et il en était las.

Ce matin, c’est pire que tout. Il décide de ne pas aller travailler, de flâner dans un centre d’achats, d’observer le monde qu’il déteste de plus en plus. Il pousse un long et profond soupir, comme s’il pouvait extirper toute cette douleur sourde qui compresse sa poitrine.

Il passe une demi-heure sous la douche chaude. Il ne se rase pas. Il entre dans sa voiture et, pour une fois, elle démarre rapidement malgré l’humidité du matin. Il salue mollement le voisin qui entasse son portable, sa boîte à lunch et ses deux enfants derrière son Hummer jaune tout neuf. François a un haut le cœur.

Le centre d’achats n’a pas encore ouvert ses portes. Il opte donc pour un café-beigne au coin de la rue. La place est bondée. Des jeunes au cellulaire collé à l’oreille, des hommes d’affaires pressés, le journal plié sous le bras, des femmes nerveuses (déjà, si tôt, absentes, stressées…) qui viennent tout juste de larguer leurs marmots braillards à la garderie.

Il trouve une place, dans un coin, près des poubelles, de l’entrée des employés. Sur le mur, à droite, la photo de l’employée du mois, une jeune fille aux yeux cernés qui sourit comme si on venait de lui annoncer que le Père Noël existait pour vrai. Deux plaques honorifiques, meilleur service 2002, accueil performance maximum 2004-2005. À regarder les adolescents bourdonner derrière le comptoir comme si l’univers allait basculer dans le chaos le plus total dans les minutes qui suivent, François se demande quand on est venu les évaluer: à deux heures de l’après-midi? Il hausse les épaules. Il ouvre le journal. Des bêtises, des répétitions, pas beaucoup de bonnes nouvelles.

« Non, mais qu’est-ce j’ai, sacrament! » dit-il d’une voix assez forte pour que tout le monde l’entende mais ce monde-là l’ignore, vaquant à mille occupations futiles.

« Oh, seulement un petit creux, mon cher jeune homme, » fait une voix derrière lui.

Il se retourne et voit un vieil homme, vraiment très âgé qui tient avec grand peine son plateau sur lequel vacille un bol de chocolat chaud et un croissant doré.

« Je peux? » demande le vieillard en pointant le siège vide devant François. Ce dernier acquiesce et l’autre s’assied. « Merci! Mes vieilles jambes ne sont pas au rendez-vous à tous les matins mais j’aime bien faire ma petite marche matinale. Et surtout que ce matin, j’y rencontre quelqu’un de bien. »

François sourcille. Il a envie de répliquer qu’il n’en est rien, qu’il en a marre de la bêtise qui l’entoure mais il y a quelque chose dans les yeux de ce vieux qui le fascine.

« Désolé, je ne me suis pas présenté, » enchaîne le nouveau venu en essuyant ses moustaches blanches. « François Laplante. Je suis, enfin, j’étais agronome. »

François a envie de hurler. Assis devant lui se trouve son sosie âgé de 50 ans de plus que lui et visiblement cette personne ignorait qui il est.

« Je… Vous portez le même nom que moi, » dit-il en bégayant.

Le vieil homme hausse un sourcil, exactement comme l’aurait fait le plus jeune: « Tiens donc! »

Malgré la cohue tout autour, François, le plus jeune, ressent un immense vide autour d’eux. L’homme le fixe avec un air serein, un sourire un coin.

« Ainsi, je t’aurais trouvé. C’est intéressant, ça, » dit l’aîné en croisant les bras.

« En quoi est-ce intéressant, dites-moi? »

« Oh, François, on peut se tutoyer, je pense, n’est-ce pas? Vois-tu, mon cher, voilà plus de 15 ans qu’on peut voyager dans le temps. Une des règles précités dans le processus est qu’on ne peut pas se croiser, se voir, dans le passé. C’est du moins ce qu’affirmait les inventeurs de ces machins. Et moi, depuis trois ans, je me promène dans le temps, 1961, 1913, 2003, 1978, peut importe, histoire de faire du tourisme temporel. J’ai revu ma famille, mes amis, tout sous le couvert de l’anonymat — cela est une règle également farfelue. Personne, à ma connaissance, n’a réussi à se croiser. »

« Donc, » dit le plus jeune, « je survis… je veux dire, je ne meure pas tout de suite? »

« Oh, c’est une mauvaise passe, crois-moi. Il y a bien meilleur à venir. Quelle date sommes-nous? » demande le vieil homme.

« 24 novembre 2015 » répond-il en regardant sa montre.

« Excusez-moi, je m’excuse de vous le demander de nouveau mais est-ce que cette place est libre? » fait une voix féminine.

François lève soudain les yeux. Son moi du futur est disparu; la place est libre, étrangement libre. Debout, à sa gauche, il découvre une femme aux yeux rougis, tenant un plateau sur lequel il remarque un bol de chocolat chaud et un croissant doré. Il a soudain l’impression de connaître cette femme depuis toujours.

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