Dernière sortie avant le tunnel

Ce pourrait être une histoire banale, déjà terminée, une seule page en main. Une curiosité.

Ce pourrait être, au contraire, une chambre remplie d’écrits jamais publiés, amassant la poussière, exposé au seul regard de l’auteur qui a, depuis l’âge de douze ans, inscrit chacune de ses journées en paragraphes serrés sur des feuilles de cartable anonymes.

On dira peut-être que l’auteur est assis devant une page blanche à se ronger les sangs, réfléchissant lui-même à ce qu’il serait s’il était un héros romanesque, à celui qui écrirait sur lui, lui-même n’existant probablement pas. Au fait, celui qui écrit ce texte n’existe peut-être pas. Il est peut-être mort à l’heure qu’il est, qu’en savez-vous? Et le lecteur, tenant dans sa main une feuille chiffonnée, trouvée derrière un bureau, se rappelle des moments d’une tendresse ironique, presque enfumée, essuyant une larme devant son idole aujourd’hui disparue.

Ce sera un calcul. Un chiffre ou deux. Ou mieux encore, une somme de lettres qui font des vagues. Trois lettres. Il y en aura eu d’autres mais elles auront été bouffées par le soleil et tout autant épurées par l’eau de la pluie. Trois lettres qui n’ont pas encore été décidées à ce moment-ci du récit.

Vous pourriez vous lever et aller prendre un verre d’eau. Il fait peut-être très chaud. Mais, ce n’est pas nécessaire car vous êtes du type curieux, la puce à l’oreille vous chuchote des reste-là-on-ne-sait-pas. Ah! ces auteurs qui partent dans toutes les directions et qui nous emmènent on ne sait où. En levant les yeux, si vous osiez, vous auriez une peur indescriptible de vous retrouver dans le noir, dans un tourbillon de vide qui vous aspirerait si rapidement que même votre vie ne pourrait être rejouée. Quant à la lumière, laissez-moi sourire en coin. Quelle lumière? «Tout de même! Serait-ce cela la mort ?» entendrez-vous dans un salon bondé d’hypocrites qui n’attendaient que la mort de l’auteur pour se remplir les poches des revenus provenant des produits dérivés de ces histoires emberlificotées d’artifices et d’inutilités.

La tentation est grande de froisser le texte. De le jeter. OUBLIER. Non, c’est trop tôt. Et c’est bien trop de lettres. Sept lettres. Je comprends que vous ne puissiez oublier. Et vous relisez le texte qui vous raconte qu’en levant les yeux, si vous osiez, vous auriez une peur indescriptible. Et vos yeux reviennent au texte en se disant que vous ne l’avez pas fait alors qu’au fond vous vous mentez. Non, vous ne mentez pas, je n’ai pas à vous juger. Qui suis-je pour vous juger? Après tout, ne suis-je pas l’auteur de ses quelques lignes qui ne sont pas encore écrites, une idée qui me trotte dans la tête depuis quelques minutes? Et si tout cela n’était qu’une illusion, le papier, l’idée et même moi, le pauvre scribouillard sibyllin qui tourne autour d’une peau dans la fleur de l’âge. Qui vous a raconté que j’étais mort? Tantôt, vous avez bien lu que je n’existerai plus, certes. Mais la mort est-elle là, au bout du tunnel, à se croiser les bras ou à se faire des patiences en se prenant pour une lumière?

Je viens de décider d’arrêter de point-d’interrogatiser. Je ne vous questionnerai plus. Vous mourrez, comme moi, tantôt. On se doute du reste. Mais on en sait rien, avouez! Tiens, une exclamation. Elle en fait une tête. Elle est bien drôle, sans sourcils haussés, sans esprit tordu. Au fait, peut-être êtes-vous déjà mort. C’est peut-être ce texte que vous avez lu un jour, il y a de ça très longtemps, qui vous a fait sourire et qui vous avait fait réfléchir sur le temps. Peut-être que la fin vous avait déplu. Cela suppose, bien entendu que je l’ai écrite. Ou que l’auteur du début ait enfin réussi à vaincre le syndrome de la page blanche et tomber dans le vif du sujet sans tenir compte que j’existe ou non. Alors, il ne vous restera qu’à lever la tête et regarder autour de vous pour reprendre du mieux et oublier ces lignes. Vous pourriez vous interroger sur ces briques qui s’alignent de chaque côté de vous. Du froid qui vous chatouille les orteils depuis un moment. Une odeur de goudron poussiéreux : deux yeux brillent droit devant, grandissent au cœur des angles du mortier. Cette fin vient-elle vers vous, à se charger de vous rompre en mille lettres incomplètes, point de point d’interrogation. Après tout, vous êtes maintenant partie intégrante de ce récit et vous vous y plaisez. Peut-être que je me trompe mais vous êtes aussi impossible que l’histoire dont j’ignore encore la teneur des trois lettres qu’on sommera pour en créer un sens.

La lumière n’est plus qu’un vent soulevant un bref souvenir humide. Les feuilles du roman inachevé se sont éparpillées. Mais l’homme écrit encore son journal quotidien. Il va partir tantôt et nous aurons la chance de lire cette épopée. Il est vieux, vous le voyez ça aussi. C’est votre oncle ou votre frère. Il a le verbe facile. Il pose la clé sur le manteau de la cheminée, à côté d’une pile de vieux magazines de mode. Sur le mur, dans la chambre à coucher, une photo de vous. C’est curieux. Et sur la table de chevet, ce texte, inachevé. C’est donc ici que nous sommes rendus. C’est plaisant, cette chaleur. Tantôt, le froid paraissait si tangible mais la chaleur est réelle. FROID. Cinq lettres. Rien n’y fera. Le temps s’écoule. Voilà la salle de bain. Coquette. L’homme se regarde dans le miroir et soulève le bout de son nez. Il plisse les yeux. Peut-être pissera-t-il. Je ne sais pas encore. Il me faudra y penser et revenir à cette phrase pour la corriger, l’ajuster, peut être même l’enlever. Cela vous fera plaisir, assurément puisque que ces quelques mots n’auront plus de sens, ou, à tout le moins, apparaîtront bien inutiles. Je pose mon crayon. Je cesse de penser. Vous voilà sceptique. Pourquoi le texte s’arrête ici, point-d’interrogationtisez-vous en reprenant la lecture.

Voilà, vous êtes revenu. J’espère que vous vous sentez bien. Relaxez un peu. Délassez vos lacets, déchemisez vos chemises et soupirez des soupirs. Ne vous endormez pas. Il est vrai qu’avec les yeux fermés, vous ne pouvez lire. Je peux bien écrire ici n’importe quoi : de toute façon, vous ne le lirez pas. Enfin, pas tout de suite.

Je me suis levé. J’ai étiré mes muscles endoloris et j’ai pleuré un peu. Ne me demandez pas pourquoi. Peut-être n’aurai-je jamais le courage d’écrire un seul mot de cette histoire parce que j’aurais l’impression d’être dans ce tunnel, à vous attendre tout au bout et que vous me supplieriez de vous laisser rebrousser chemin parce qu’il y a tant de choses à écrire. Vous me direz sûrement que vous voudriez écrire une histoire où l’auteur ne sait même pas s’il veut l’écrire. Et je sourirai. Ou soupirerai. PI. Deux lettres. Peut-être vais-je y arriver. Je prends le crayon. On sonne. Je reviens.

Désolé. C’était le camelot. Il vous ressemblait. Je le lui ai dit.

Mais j’invente. Vous pouvez partir. Je vous laisse la clé. CLÉ. Tiens, trois lettres. Le dictionnaire me parle de clef. J’en ai la langue française qui retourne dans son palais. En y songeant bien, je pourrais point-de-suspensionniser pour appuyer le mot de trois lettres. J’en prends bonne note. Et puis, je vous le demande crûment, pensez-vous que je pourrais oser bafouer ma propre règle et revenir au point d’interrogation? Merci. Je suis soulagé. Vous devriez prendre des notes. Tous les musiciens le font. Et les étudiants aussi. En double.

Sur la route, vous me suivez, comme un chien qui a marqué son territoire. Et pourtant ce n’est pas votre urine. Vous n’y êtes pour rien, vous savez. Vous êtes arrivé ici par accident. Et quand vous verrez qu’en bout de ligne, je n’écrirai peut-être jamais cette histoire, vous serez déçu. Vous penserez sûrement en finir, vous jeter au bout du tunnel et me rencontrer. Vous serez probablement en droit de me jeter des saints ciboires avec des majuscules même si vous êtes bien élevé. Et puis, qui dit bien élevé, dit nez levé. Je sourirai encore. Un sourire qu’on répète dans un texte qu’on veut bien écrire. J’affile mon crayon. La mine est personnelle. C’est mon cerveau qui explose et s’attend au diable pour en faire du réel. RÉEL. Quatre lettres. Merde de. Phrase incomplète me dira le correcteur, la lippe très mince. Vous êtes professeur de français? Ça m’aiderait.

J’appuie la mine de plomb sur l’écran de l’ordinateur. J’entends vos protestations. J’empoigne le liquide à masquer, pinceau blanc au-dessur (sic) de la vitre et vous voilà incertain. Ne vous en faites pas, l’écran est éteint. Il n’y a toujours rien de transpiré de cette idée saugrenue qui me hante.

L’homme qui pense est songeur, ce qui ajoute du poids à sa conscience et Rodin lui demande d’arrêter. Mais Rodin est mort ce qui me ramène à vous et à moi. Et l’auteur qui cherche du papier. C’est d’un fouillis! Il y a des parenthèses partout, des sous-entendus et vous êtes las, je le sens. Je vais donc oublier que je vous connais et m’asseoir pour écrire. C’est promis. N’empêche que l’auteur fait encore des boules de papier et mâche des mots qui sont le pluriel du mal qui l’étreint. Il étire le texte sans bon sens et l’heure s’achève, tout aussi mortelle que la vie. Dans le tunnel, l’aube n’existe pas. Pas plus que l’aurore, le crépuscule et tous ces beaux mots de Voltaire, Hugo et Péan. Vous préférez retourner sur vos pas? Je ne vous en empêche pas. Non, je n’ai rien caché dans les mots que je n’ai pas encore écrit. Si le cœur vous en dit, vous pourriez lire à l’envers ou vous payer un miroir format légal pour y trouver quelque secret franc-maçon mais ce serait peine perdue.

De toute façon, j’ai décidé de sortir du tunnel. Mon angoisse me donne des ulcères. Je n’écrirai pas cette histoire. Pourquoi essayer de décrire un tunnel que je n’ai jamais vu, d’y pénétrer sans plaisir, d’en sortir pour trouver un vide apocalyptique et des mots pêle-mêle? Et si l’auteur décidait d’aller prendre une marche dans l’escalier? Le sentiment d’avoir manqué le train s’effriterait avec les hautes colonnes de textes griffonnés à la hâte ou en cachette, malgré la froideur du vide de l’esprit de cet homme qui n’écrit rien d’autre que sa vie. Qu’en savons-nous? Il écrit à propos de quoi? De qui? De vous? De moi? De nous deux? De trois lettres?

Je soupire. J’irai à vos funérailles, demain. On en parlait à la radio. Ainsi, vous ne lirez jamais ce texte que je n’écrirai pas. Je suis rassuré. Je pourrai desserrer les points, les suspendre, les exclamer, les laisser m’interroger. Je vivrai entre parents aisés, avec ma grammaire âgée, à conjuguer au plus-que-parfait du subjonctif sans subir les foudres de minimalistes obtus.

Je tenterai ma chance l’an prochain. Peut-être que le thème sera moins ombrageux. J’aurais aimé lui mettre des fenêtres, des fleurs peut-être. Et mettre le nom de l’écrivain en lettres d’or. OR. Deux lettres.

Décidément, je n’y arriverai jamais. Vous seriez content de me savoir si embrouillé. Vous pourriez dire : «Vous savez, ce type qui n’écrivait jamais et qui s’amusait à nous soumettre des textes qui n’existaient pas? Et bien, il a écrit des mots. Il cherchait un mot de trois lettres et il s’est perdu en cours de route et a finalement écrit un truc complètement absurde».

FAIM. C’est quatre lettres mais vous ferez avec.

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