Des traces dans le sable

Kevin prit quelques minutes durant son heure de dîner pour marcher un peu, histoire de découvrir les alentours. La semaine précédente, il avait commencé à travailler chez Veritas Comm à titre d’idéateur publicitaire. Sa tâche consistait à trouver des centaines d’idées pour démarrer un projet de publicité. C’était un brainstormer hors pair, un fou des mots et des idées. Ses journées étaient éprouvantes car dès qu’arrivait 15 heures, il était vidé de son énergie et même un café noir lui faisait un effet de verre d’eau.

Ce jour-là, il sortit de son petit bureau froid pour marcher sur le trottoir de ce coin de ville qu’il ne connaissait pas. Derrière les vastes stationnements des usines, il restait quelques bouquets d’arbres rabougris se balançant paresseusement sous le vent chaud de l’été. La constante rumeur des camions vibrait dans l’air. Les conducteurs de voitures qui passaient près de lui n’étaient pas là pour admirer le froid paysage. On travaillait, l’esprit ailleurs, cellulaire dans une main, gobelet de café dans l’autre, derrière les vitres bleus ou vertes des édifices anonymes.

Le ciel avait l’air plus vaste que tout le reste alors qu’il voyait descendre un avion de ligne vers l’aéroport tout près. Il marcha jusqu’au bout de la rue, là où un petit boisé attira son attention. Sur le coin, un Arabe écoutait une musique techno depuis les écouteurs de son iPod. Il attendait l’autobus et se foutait du reste du monde. Une Mustang flambant neuve passa près d’eux, faisant crier ses pneus en tournant. Kevin haussa les épaules et traversa la rue en direction de l’herbe haute et des arbres encore tous verts.

À l’orée de ce boisé, il essaya de distinguer un chemin ou une ouverture à travers de laquelle il aurait pu se faufiler. Il n’en vit pas et choisit de foncer droit devant. Les feuilles applaudissaient son audace mais les branches refermèrent leurs bras sur son passage. Bientôt, les bruits du parc industriel s’estompèrent et il nagea dans un silence tout relatif qui le calma. Un écureuil le regarda un instant et poursuivit sa tâche nerveuse sans se préoccuper de l’humain qui venait troubler la quiétude de cet oasis.

Kevin soupira et respira ensuite profondément. Voilà enfin ce qu’il cherchait. Ici, sous le couvert des arbres, la vie prenait un sens tout à fait naturel, sans les artifices du quotidien. Les arbres chétifs, des érables et des chênes de toutes les générations, dansaient sur un tapis d’humus froid. Le peu de lumière qui traçait des lignes surexposées sur ce canevas de nature contrastait avec les bruns ternes de la terre oubliée. Il marcha entre les arbres et bientôt il put augmenter la cadence car la végétation plus jeune à l’entrée, cédait la place aux plus vénérables, des ancêtres osseux qui déployaient leurs bras au-dessus de la jeunesse battante. Après un petit vallon clairsemé, le jeune publicitaire découvrit avec surprise un peu de sable entre les feuilles mortes. Plus il avançait, plus il voyait du sable et de moins en moins d’arbres. Quelques minutes plus tard, il distingua le ciel bleu et une odeur de sel. Il fronça les sourcils. Une douce mélodie familière titillait son oreille. Des vagues! Des vagues, ici, au milieu de la ville? Comment cela était-il possible? La mer se trouvait à aux moins 400 kilomètres d’ici. Il continua pourtant à avancer jusqu’à être à découvert, les deux pieds dans le sable brûlant et devant lui, tel un immense bras mouvant, la mer et toute sa splendeur.

« Je rêve! C’est impossible… » se dit-il en tombant à genoux.

C’était pourtant vrai. La chaleur intense du soleil chauffait le sable et ses mains furent vite blessées. Une vague audacieuse roula jusqu’à ses genoux, mouillant le bas de son pantalon. Kevin se retourna et vit que le boisé se refermait, tout comme il s’était subtilement ouvert quelques minutes plus tôt, pour guider ses pas vers ce merveilleux paysage.

Il se releva et secoua son pantalon imbibé d’eau froide et de croûtes de sable. Il retira ses souliers et déboutonna sa chemise. Il avança sur la plage en regardant tout autour. Puis il remarqua des pas dans le sable mouillé devant lui. Il fut intrigué par ces traces. Le pied droit comportait une anomalie qui lui était familière. L’orteil du milieu dépassait d’environ un centimètre. Il ne connaissait qu’une seule personne ayant cet handicap: lui-même. Il s’arrêta et posa le pied droit sur l’empreinte. Il fut envahit d’une étrange panique. Cette empreinte ne pouvait être que la sienne! Il posa l’autre pied dans la seconde empreinte et son corps bascula vers l’avant, porté par l’élan. Il garda son équilibre et se retourna pour voir les pas derrière lui. Il ne vit rien. Il regarda de nouveau devant lui et, bien qu’une vague venait d’arroser le sable humide, les pas demeurèrent nets. Il décida d’avancer encore quelques pas, prenant soin de bien poser le pied là où se dessinaient les empreintes. Il marcha ainsi quelques minutes, se retournant de temps à autre pour constater que les traces de pas s’effaçaient dès qu’il levait le pied.

Il eut l’étrange sensation d’avoir déjà vu cette scène, dans un rêve ou dans un de ces instants sublimes où l’alcool l’amenait dans une autre dimension de son existence. Il fut saisie d’une folle envie alors qu’une conclusion déstabilisante se dessina dans son esprit tordu: courir sur ces traces afin de rattraper cet autre soi-même qui était peut-être passé là quelques instant plus tôt.

Il courut et courut, sans même se préoccuper de l’endroit où se posaient ses orteils. Puis, à bout de force, il tomba face première dans les traces qu’avait laissées celui qui l’avait précédé, qui que ce fut. Il pleurait sans savoir vraiment pourquoi. Il leva les yeux et vit les traces de pas qui se dirigeaient tout droit dans les vagues pour s’effacer dans l’écume. Il pria un peu, se releva et marcha dans les traces.

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