L’horloger

Viateur Boulerice regarda sa montre. Les aiguilles avaient à peine bougé. Seule la trotteuse s’obstinait à courir, défiant l’étonnante langueur du temps. Il leva les yeux et vit l’horloge sur le mur. Il compara les deux et constata que le temps ne changeait pas malgré les couleurs criantes de l’horloge ou la sobriété du beige argenté cerclé d’or de sa montre.

Ses yeux parcoururent la pièce à la recherche de quelque autre témoin qui passerait. L’écran vide du téléviseur reflétait l’étrange luminosité du dehors et les formes rectangulaires qui l’encerclaient, la table du salon, la chaise droite, le cadre, la toile, l’aquarium. Seule la plante jurait, cruelle, avec ses verts et ses jaunes.

De l’autre côté, l’horloge de la cuisinière lui joua un tour. Le chiffre des minutes vibra puis s’immobilisa accompagné d’un déclic qu’il reconnaissait. Plus à gauche, le scintillement du cadran lumineux de l’horloge du micro-ondes attira son attention. Le vert incandescent tremblait sur le noir lustré. Rien. Les chiffres s’obstinaient là-aussi, incrustés dans l’espace, dans la trame de ce quotidien qui ne sera probablement jamais plus le même dans la minute qui suivra.

Mais pour le moment, dans son esprit torturé, les question virevoltaient toujours : « Quand tournera l’aiguille des minutes, des heures? Quand les impulsions électriques modifieront les chiffres des cadrans? Quand ce maudit soleil poursuivra-t-il enfin sa course, obliquant ses rayons aigus sur cette terre maudite? »

Alors qu’une perle de sueur roula dans un de nombreux plis de son front marbré d’anxiété, il tourna son poignet tremblant et vit la trotteuse qui sautait d’un cran, arrivant enfin au fil d’arrivée, son ultime destination, où le quartz accomplissait sa tâche, où le mécanisme lubrifié cliquetait, où les ressorts se détendaient et qu’enfin les circuits se modifiaient. Il admirait cette précision, un art ultime frôlant la perfection.

Il observa la petite lumière du caméscope qui, derrière cette bulle rouge renfoncée, clignotait sournoisement, comme un clin d’œil malin avant ce saut dans l’éternité.

Il ouvrit la bouche pour annoncer son triomphe lorsque la première charge de plastique explosa sous lui, faisant ainsi valser des milliards de cellules agitées sur mes murs, sur les meubles, sur la moquette, sur les horloges, sur le micro-ondes et sur la montre. Cette montre, encore attachée à son bras déchiqueté qui, sous le choc de la déflagration, retomba sur la pelouse, parsemé d’éclats de verre, une pluie de confettis triangulaires.

Adolf, le chien du voisin, qui terminait de vider sa vessie sur le genévrier nain du défunt, vint lécher cette paume tendre avant que son maître ne le réclame d’un ton nerveux en constatant l’ampleur du drame qui venait de se dérouler.

Déjà, au loin, la lamentation de sirènes annonçait l’arrivée prochaine des sapeurs, des policiers et des ambulances qui se frayaient un chemin à travers les petites rues tranquilles du village isolé d’Érablerouge. De nombreux badauds s’approchèrent timidement, s’interrogeant du regard dans un silence de messe basse, silencieusement alors que brûlait lentement la maison de l’horloger.

Ailleurs, dans les maisons du voisinage, les aiguilles du temps reprirent leur course folle. Dans le brasier, les carillons de milliers d’horloges se taisaient les uns après les autres.

NdA : Toutes les Chroniques Glauques d’Érablerouge se retrouvent ici.

3 réflexions au sujet de « L’horloger »

  1. ce texte original de toi, Patrice, me fait tellement rire dans son dernier paragraphe inattendu que je lui donne les cinq étoiles, brillant jeune homme!

    1. Merci mon ami et fidèle lecteur. Ce texte a été écrit il y a près de vingt ans, tu imagines?! Je fouille dans mes vieux cahiers remplis d’élucubrations inscrits dans tous les tons de gris. À suivre car il y a des perles qui gisent en silence dans mes tiroirs.

      1. Mais, Patrice, mon commentaire était destiné au texte LE DENT-DE-LION DE SAM que je venais de lire alors que la suite, L’HORLOGER, se lit avec l’appréhension que quelque chose va bien arriver à cet esprit maléfique du personnage principal.
        Voilà deux textes qui me rappellent cet écrivain Roger Lemelin qui savait aussi tirer de ses personnages des histoires qui retenaient l’esprit de ses lecteurs.
        Je savoure tes textes.

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