La machine à Timmy

Timmy aimait les ordinateurs. Il en possédait six. Son père lui avait légué son vieil Atari 800, un des tout premiers Commodore 64, un authentique IBM PC avec le collant original du fabricant bien en vue, une espèce de clone compatible muni d’un micro-processeur 386 et un rare exemplaire du MacIntosh encore fonctionnel.

Il avait devant lui son sixième appareil, précieux comme tout, acheté sur eBay à un prix exorbitant. Il tardait à l’ouvrir, nerveux comme un enfant de huit ans devant son premier téléphone intelligent. Ses mains moites tremblaient d’impatience. La boîte était lourde. Les frais d’expédition, bien que faramineux, en valaient la peine. Pensez-y. Un Newton 3000, fabriqué par le très célèbre Antòn Krc!

Peu de gens connaissaient cet énergumène qui, en 1893, ayant vu et testé la toute première machine à écrire que lui avait apporté Matthias Schwalbach, le « machiniste » derrière cette petite merveille, se mit dans la tête de fabriquer une machine à calculer à partir du concept de lettres qu’on tape mais en remplaçant celles-ci par des chiffres. On peut déduire qu’il fut assez aisé, pour l’ingénieur en herbe que fut alors Antòn, de remplacer l’alphabet par des chiffres mais la principale difficulté fut d’intégrer quelques astuces séculières pour faire en sorte que la « machine » puisse effectuer des calculs sans l’intervention humaine. Il avait eu le privilège de voir la fameuse invention de Charles Babbage, la machine analytique, que ce dernier avait élaborée et présentée aux yeux du monde en 1833 mais il l’avait trouvé un peu simpliste, c’est dire combien ce monsieur Krc tenait du génie. Or, lorsqu’il avait vu les premières machines à écrire, son esprit scientifique s’était emballé et il avait fait le lien avec l’autre machine de Babbage pour se mettre immédiatement au travail.

Épargnons le détail de cette étape cruciale mais notons tout de même que la Newton 3000 ne vit jamais officiellement le jour. Plusieurs le tinrent pour une pure fantaisie de la part d’un ingénieur frustré qui, du reste, termina ses jours dans un asile, voyant dans tout ce qui était vivant une structure en mouvement éternelle — qui fut, notons-le, une vision juste de l’univers quantique que nous connaissons bien en ce début du vingt-et-unième siècle. Cette machine qui fut le sujet de multiples conversations de salon au cours la période dite saine du chercheur et inventeur, alimenta les plus folles spéculations.

newton3000À son décès, une cousine éloignée du défunt, ayant hérité des biens d’Antòn, se départit de la machine en la vendant à un collectionneur farfelu qui dès 1919, le présenta en foires sans qu’elle ne produisît aucun prodige de quelque façon. Elle fut récemment retrouvée dans le grenier d’une maison abandonnée, vestige d’une autre époque habitée par le petit-fils du collectionneur, qui s’était, comme son grand-père et son père avant lui, suicidé à l’âge de 40 ans tout juste. Triste destin pour ces hommes qui eurent en leur possession une telle merveille, bien qu’apparemment non fonctionnelle.

Or, Timmy, couteau à la main, s’apprêtait à ouvrir cette boîte qui contenait la prodigieuse chose. Il prit une profonde inspiration et trancha le ruban plastifié. Une odeur de carton mouillé mêlé aux effluves d’une poussière antique s’en échappa aussitôt. On avait grossièrement protégé l’engin de boules de papier journal froissées des dangers du transport sur de longues distances. L’expéditeur résidait en Arkansas et vivait dans une roulotte — Timmy avait vérifié sur Google Map. Le chèque avait déjà été encaissé, dès la réception du paquet, condition qu’avait exigée Timmy avant de procéder avec la commande.

La Newton 3000, dégagée de son amas de papier et de sa boîte, semblait sortir d’un monde aujourd’hui révolu. Aucun fil électrique, aucun écran cathodique mais beaucoup de fils de cuivre et de câbles de métal. Les touches comportaient les signes connus, de zéro à neuf, l’addition, la soustraction, la multiplication et la division. Très simple, très basique, on ne peut le nier. Il n’y avait pas d’instructions non plus. Mais la Newton était en parfaite condition. On aurait pu croire qu’elle venait d’être fabriquée. Il caressa doucement le cadre en acier, recouvert d’une peinture métallique grise mate, légèrement granuleuse. Les touches étaient caoutchouteuses. Sur la droite, il y avait une petite manivelle. Il la tâta et essaya de la faire tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Elle resta immobile. Dans le sens contraire, elle résista un moment puis céda dans un petit claquement sec. Après trois tours, un léger bourdonnement se fit entendre. Trois petites lampes jaune banane reprirent vie. Il arrêta le mouvement. La lueur s’étiola et disparut. Il se frotta les mains.

« Ça fonctionne! » s’exclama-t-il en déplaçant la merveille sur le plat de la table du salon. À genou sur la moquette, il admira encore la chose et remercia ce dieu génial qui lui avait donné vie, avant de se remettre à la tâche. Il tourna la manivelle de plus en plus vite de sorte que toutes les lampes s’illuminèrent et tous les fils devinrent chauds. Quand il estima qu’il avait apporté suffisamment d’énergie à la machine, il cessa son manège. Puis, il retint son souffle en posant son doigt sur le chiffre 2.

Il appuya doucement mais rien ne bougea. Il y mit plus de force mais la touche ne bougeait pas. Pouvait-il la briser en frappant plus fort? Il se pencha afin de voir sous l’ensemble des touches et remarqua qu’une bande métallique retenait les doigts soutenant les carrées de caoutchouc. Il suivit des yeux cette bande et remarqua un petit levier chapeauté d’un bouton rouge. Il appuya sur ce dernier et le clavier descendit d’environ cinq millimètres dans un fracas métallique. Il eut soudain peur que ne répandent sur le sol les mille et une pièces de cet ensemble de génie. Mais, seul le murmure de la machine se manifestait, dans l’attente d’une instruction.

Timmy appuya doucement sur la touche « 2 » et le doigt s’abaissa suivi d’une série de cliquetis singuliers. Admiratif à outrance, il essuya un filet de salive qui s’échappait de sa bouche ouverte. Mais que faire de plus? Il appuya sur le symbole « + » puis sur le chiffre « 3 ». Finalement, il enfonça le symbole « = » et attendit. La machine et ses nombreuses pièces alambiquées se mirent en mouvement. Il se trouva en transe devant tant d’ingéniosité. L’opération dura au moins cinq bonnes minutes puis tout s’arrêta brusquement, incluant le ronronnement de l’ensemble. Il se dépêcha de reprendre le mouvement de la manivelle en espérant que l’opération ne serait pas interrompue et qu’il puisse obtenir le résultat tant escompté.

La machine reprit rapidement ses mouvements et il dut s’y reprendre au moins une trentaine de fois avant d’abandonner dans un vague sentiment de désespoir. Il observa les poulies, engrenages, cordes, doigts et multiples pièces de la machine effectuer des mouvements saccadés, successifs entrecoupés de pauses qui lui semblaient éternelles avant de tout simplement l’envoyer promener.

Il faisait nuit maintenant. La maison de l’horloger finissait de brûler, de l’autre côté de la rue. Une voiture des pompes funèbres venait de ramasser un énorme frigo qu’on avait attaché sur le toit et il y avait une espèce d’hurluberlu ensanglanté qui taillait sa pelouse avec des ciseaux à la lueur d’une lampe de poche. Des enfants donnaient des coups de pieds à un ballon gigantesque qui ressemblait à la grosse madame du 29. Timmy allait chercher une corde dans le garage de son père. Il lança un des bouts au-dessus de la poutre du salon et forma un nœud coulant bien solide à chaque bout de la corde. Il y pendit le Newton et tenant l’appareil sous le bras, se para de l’autre bout de corde avant de lâcher l’appareil loin devant lui. Il regarda le Newton se balancer un moment. Il ne faisait pas le poids. Il exerçait tout juste une petite pression sur son cou. Il était déçu.

Et pourtant, s’il avait su, il aurait pu tourner la manivelle et relancer la machine. Le poids des calculs aurait suffi pour mettre fin à ce calvaire. Mais demeura là à regarder son achat pendu qui représentait toutes ses économies, incluant celles prévues pour sa retraite.

NdA : Toutes les Chroniques Glauques d’Érablerouge se retrouvent ici.

Une réflexion au sujet de « La machine à Timmy »

  1. Mon commentaire n’est pas aussi compliqué à rédiger sur mon clavier et je m’imagine déjà que toute la rue va y passer , vraiment.
    Excellente information de la culture informatique.

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