La mort ne sommeille pas

Il s’approche du grand lit vide et soupire longuement. Il pleure.

Que de nuits blanches il a passées ici, recroquevillé en attendant le silence. Il voyait encore l’énorme forme vivante qui y ronflait chaque nuit depuis vingt-sept ans, grouillant à peine.

Donald aimait sa femme à ce moment-là, endormie, inerte, innocente. Il l’aimait ainsi parce qu’il n’avait pas à subir son regard haineux ou tout simplement désintéressé, à devoir être sur ses gardes, à se nourrir de ses rares excès de bonheur qu’elle lui offrait si peu souvent.

Mais le plus terrible survenait la nuit.

Elle installait son corps déformé par des graisses molles, les bras par-dessus la tête, les jambes entrouvertes, en diagonale, occupant toute la place. Lorsqu’il se couchait enfin à ses côtés, aux petites heures de la nuit, il posait son corps squelettique sur la limite du matelas, le dos bien raide, la tête retournée vers la porte pour éviter que le coude de sa bien-haïe ne le défigure par accident. Ses jambes parallèles, ses bras réunis par des doigts crispés, lui donnaient des allures mortuaires. Puis, il fixait le plafond dans l’attente de Morphée.

Parfois, épuisé, il s’endormait, dans ces moments d’accalmie où les évents de cette baleine échouée dans ses draps laissaient s’échapper l’air dans un angle favorable. C’était toujours de courte durée. Il se réveillait en sursautant dès les premiers accords crissant de la respiration de l’énorme chose.

Ainsi était la vie de Donald jusqu’à tout récemment. Mais la vie a de ses détours inattendus qui, parfois, de fragiles bonheurs se transforment en un méchant malheur.

Églantine, la grosse « ma tante » Églantine, comme l’appelaient les gosses du coin, est aujourd’hui morte, incinérée, disparue des radars : un cancer bien malin s’était faufilé dans ses poumons et l’avait réduite au néant au grand dam de son époux.

Voilà donc une première nuit sans elle, dans ce grand lit vide, pâle et très vide. Doucement, il pose ses fesses sur le bord de la couche, lisse le drap propre de ses doigts rabougris. Il le soulève doucement, laissant s’échapper l’odeur fleurie l’assouplissant. Il étend ce long corps fatigué sur le matelas déformé à tout jamais. Dès que sa tête touche l’oreiller, il sombre dans un sommeil jouissif.

Toute cette nuit le pénètre de partout accompagnée d’un silence coulant sur sa peau froissée. Il est là, droit comme un soldat au garde-à-vous, à trois centimètres du bord du lit, côté droit, face à la porte entrouverte. On peut même voir un sourire naître sur ce visage satisfait avant que ne surviennent les quelques minutes suivantes.

À peine dix minutes se sont écoulées avant qu’il ne se réveille terrorisé. Le bruit, ce terrible fléau de ses nuits d’antan est revenu! Le ronron hypnotique de la singularité de son destin doublé d’une énorme erreur matrimoniale vient le hanter. Son cœur, soudain précipité dans cette tourmente indésirable, se bat pour une ultime et dernière finale en decrescendo. Le muscle cède enfin pour clore ce magnifique morendo digne de mention.

Dans la rue, devant la maison du voisin, un camion de la ville ramasse un énorme pissenlit qui a été pulvérisé par l’explosion de la maison de l’horloger quelque temps plus tôt sous le regard nerveux du propriétaire tenant une hache dans sa main droite, le corps recouvert de sang frais.

NdA : Toutes les Chroniques Glauques d’Érablerouge se retrouvent ici.

Une réflexion au sujet de « La mort ne sommeille pas »

  1. je découvre tellement l’auteur du texte dans ce mot qui m’apparaît d’un comique fantaisiste, que je lui accorde l’excellence des tournures de pensée.

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