La triste de faim de Cléophage

Cléophage commençait à bien se sentir. La fraîcheur lui allait si bien. Tout comme la noirceur, d’ailleurs. On était bien un peu serré là-dedans, mais cela en valait la peine.

Comme il était heureux maintenant, surtout qu’il avait résisté de vendre ce monstre de réfrigérateur dont sa femme, Exilda, voulait se débarrasser. Après tout, il fonctionnait encore très bien. Il était vaste et conservait bien sa température quoiqu’il était un petit peu trop froid, de quelques degrés à peine.

Le vieil homme respira un bon coup. Il n’aimait pas vraiment l’odeur du plastique ou du caoutchouc à moins que ce ne fût celui du fréon qui empestait autant.

Il avait reçu la nouvelle ce matin peu de temps après qu’Aldège, son ami d’enfance, lui eut rappelé leur partie de bridge au Club des Vieux Schnocks de la rue Du Pont. C’est le docteur Frison lui-même en personne qui lui avait appris que le test confirmait l’effrayante appréhension de Cléophage : « Cancer-à-rien » avait-il murmuré par-dessus la plate excuse du freluquet à lunettes qui avait appris la médecine par du « par cœur » et qui puait l’Aqua Velvita à un kilomètre à la ronde. Le malade déposa le combiné antique sur la table, loin de sa place habituelle.

Deux mois, deux traitements, une chambre pour deux patients.

Exilda s’était extirpée de leur plumard peu de temps après : « C’était qui au téléphône? » s’était-elle enquise avec sa voix pâteuse pré-caféinée.

« Aldège et son bridge, à souère. »

« Pis l’autre téléphône? » maugréa-t-elle en se grattant la chair de son postérieur à largeur excessive.

« Frison et mon cancer-à-rien. » jeta Cléophage dans une mêlée de soupirs.

Exilda figea sur place, la cuillère à café suspendue au-dessus de l’antique percolateur pour douze personnes. Elle tourna la tête vers son vieux mari et déclara, sans sourciller : « Ah non, ça ne va pas recommencer?! »

« Ça a l’air… » fit son mari terminal.

« Va falloir que tu fèzes du ménage dans le Frigidaire savant que tu partes pour la “pital, mon Cléo. »

« C’est ça, ma Dada C’est bien ça. » soupira le malade en poursuivant la lecture attentive des petites annonces dans la section Instruments de musique.

Ça faisait treize ans qu’il lisait cette section avec toute la passion d’un gamin qui se cherche une guitare bon marché sans savoir en jouer. Pour rien. Avant ça, c’était la colonne des objets perdus, autrement plus passionnante, mais Cléophage Perreault aimait les choses plates.

Ainsi, dès que son Exilda sortit dans le calme du matin pour aller s’user le dentier à papoter avec Lucie Boivin, la voisine, qui préparait justement un Tapeurrouère party, il retira la tablette du milieu du vaste frigo antique pour commencer le ménage avant de mourir.

En regardant les quelques restants qui marinaient dans une saumure microbienne d’outre-voie-lactée, il fut saisi d’un vertige. Il s’assit sur le plateau inférieur pour reprendre ses sens. Confus et inquiet, il regardait le cadran régulateur de température et le tourna au minimum. Le moteur gronda et le ventilateur se mit en marche. Pendant ce temps, la lourde porte se referma lentement sur lui, stoppée sur ses jambes engourdies. Il la repoussa et elle revint vers lui plus rapidement, cognant les os de ses tibias. Il joua à ce petit jeu d’enfant simplet jusqu’à ce qu’il décide d’entrer ses jambes dans le compartiment, les genoux à la hauteur du menton. La porte se ferma complètement dans un déclic métallique. 

« Ouate de phoque! » cracha-t-il entre ses gencives édentées dès que la lumière blafarde s’éteignit et que l’air ambiant se trouva soudain compressé. « Mourir dans deux mois, deux semaines, deux jours, deux heures, deux minutes, deux secondes… on s’en fout-tu? On va mourir pareil. »

Et c’est dans cette nuit frigorifiée que décida Cléophage de finir sa vie. La nuit de ce matin-là sentait donc le fréon.

Il se demanda combien de temps il pourrait survivre au même titre qu’un œuf de poule, un céleri de jardin ou une fesse de porc en spécial chez Pouliot et Fille.  Peut-être se les gelait-il pour rien. Exilda allait revenir bientôt et le chercherait partout sauf ici, comme on s’en doute. Sa grosseur empirique allait tôt ou tare (sic) réclama son dû de protéines dans une tranche de cheddar en plastique ou de jambon forêt grasse. Et elle lui dirait : « Mais qu’est-ce que tu fais assis dans le Frigidaire? Tu cherches à t’enrhumer le cancer? Des affaires pour mourir deux fois! » Ah, la logique de son Exilda lui taquinait l’occiput.

Depuis une heure, Cléophage respirait bien. Toujours pas de signe d’étourdissement ou d’engelure. Il ressentait quelques crampes dans le dos et chercha à trouver une position plus agréable. Difficile à faire dans l’étroitesse de sa nouvelle demeure. Il put déplacer la jambe droite et se sentit mieux.

Il huma le parfum d’une pomme et se surprit à ressentir un semblant de faim, lui qui avait un appétit de poisson rouge. Le tiroir des fruits était sous lui, donc coincé par la porte, bien évidemment.

Il entendit alors un soupir. Ce n’était pas le sien, mais celui d’une autre personne — ou d’une chose.

« Ça y est, je délire. C’est bon signe. »

De son oreille valide — la droite — il crut percevoir un brin de conversation :

« C’est qu’il est bien conservé, le vieux »

« Qu’est-ce qu’il fait ici? »

« Arrêtez de parler, il pourrait nous entendre »

Cléophage fronça ses lourds sourcils. Il entendait des voix, mais à qui appartenaient-elles?

« Nous entendre? Tu crois que ça se peut? Ça serait bien une première. »

« Bah oui, une carotte qui parle, ça ne se voit pas à tous les coins du jardin, hein? »

« Toi, le bologne, on ne t’a pas sonné. Tu la fermes! »

« Vous ne pouvez pas me laisser agoniser en paix? »

« Tiens, le yogourt qui se décide à nous parler? Tu as fini de bouder? Comment va la fermentation? Tu vas exploser bientôt? »

« Laisse-le tranquille. Je sais ce qu’il ressent, je commence à sentir moi aussi. »

« Pomme pourrite! »

Des rires.

C’en était assez. Cléophage voulait sortir à présent. Il désirait mourir à l’hôpital avec son épouse à ses côtés en train de lui tricoter des pantoufles noir et blanc en Fantesque. Il voulait qu’on le branche avec du jus de poison, qu’on lui dise que ça allait bien, qu’il allait bien faire ça, même si ce n’était que des maudites menteries de docteur et d’infirmières diplômées d’heures supplémentaires.

« Pitié! cria-t-il en frappant l’intérieur de la porte. Laissez-moi sortir! Je ne veux pas mourir icitte! »

II pleurnichait quand il entendit la voix du bologne : « Bin voyons, mon Cléo, tu ne veux pas pourrir avec nous autres? T’es déjà tout pourri par en dedans. Pourquoi ne te laisses-tu pas aller? »

Il entendit le yogourt éternuer pour un plop visqueux envoya un coulis gluant et malodorant sur son front fiévreux. Sous lui, les pommes meurtries éclataient à qui mieux mieux dans une plainte de l’enfer, dégageant une odeur pestilentielle.

Le plafonnier du frigo s’alluma faiblement puis s’éteignit, rythmé par la respiration saccadée du vieil homme. Comme il peinait de plus en plus à respirer, l’effet de lumière et de noirceur prit des allures stroboscopiques hallucinantes. Devant ses yeux exorbités, il vit une branche de céleri se fendre en deux jusqu’à sa base dans un sinistre craquement. De longs filaments brunâtres frisaient comme des serpentins vivants alors qu’une purée verdâtre sortie d’un contenant où se trouvaient jadis des pommes de terre bouillies dégoulinait le long des murs. Une odeur de défécation prononcée remplaça celle du fréon. Cléophage savait qu’il n’avait pu se retenir, honteux de sentir la chaleur de ses selles sur ses fesses serrées.

« Laissez-moi sortir, je vous en supplie! » furent ses dernières paroles.

Lorsque Exilda le trouva, un peu avant le souper — bien sûr la charmante Lucie l’avait invitée à casser la croûte, ne pouvant refuser une bonne sandwich au rôti de porc avec de la graisse de rôti et du ketchup aux fruits maison — Cléophage venait à peine de commencer à refroidir. Elle trouva sur lui les restants de bologne, de céleri, de yogourt et ce qu’il restait des patates bouillies de jour de l’an. Comme il y régnait une odeur de merde, elle eut un haut-le-cœur qui lui fit presque gâcher le souvenir de sa bonne chère du midi. Elle courut chez le voisin et ramassa des pétales de pissenlit que les vidangeurs laissés sur le terrain. Elle salua le propriétaire ensanglanté et jeta un regard distrait vers les ruines de la maison de l’horloger. Un énorme ballon enveloppé d’une robe de nuit bondissait sur la rue. Elle crut voir Églantine, la grosse femme d’à côté, mais c’était sûrement une illusion d’optique.

Elle jeta les pétales moins odorants que jolis et referma la porte du frigo. Son émission préférée allait commencer. 

« Peut-être qu’on n’aura pas besoin de l’embaumer… » songea-t-elle alors que défilait le générique d’ouverture.

NdA : Toutes les Chroniques Glauques d’Érablerouge se retrouvent ici.

Une réflexion au sujet de « La triste de faim de Cléophage »

  1. Tu fais déclencher la rigolade autant que la claustrophobie.
    Déjanté autant que fertile de mots qui sautillent dans ce beau texte.
    Merci pour tant de plaisir à te lire, Patrice

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