Esquisse d’humain silencieux

La chose, trop vieille pour porter un nom, a été un jour, il y a très longtemps de cela, un homme bien. Par cet attribut, certes peu important au moment où nous le regardons, nous voulons dire qu’il n’a commis aucun crime, aucune indécence, non plus de mal, ne serait-ce qu’à un moustique, préférant de loin son existence banale, sans bruit ni regard de travers, à celle trépidante du monde moderne, cette curieuse ruche où tout doit être en mouvement, moult chahut, vide de tout sens dans une mer sans cesse agitée. Comme si ce monde allait tout à coup cesser d’exister si l’un de ces êtres décidait d’interrompre les entrechoquements de vie pour écouter l’univers qui, du reste, est déjà lui-même fort agité, malgré son apparente langueur.

Silence. Ce pourrait être cette brume grise et terne qui entoure l’homme assis sur le sol, entouré de ses pensées qui agissent comme un bouclier contre la folie des Hommes, comme un halo protecteur qui ne laisserait filtrer que les rayons du soleil, et peut-être un peu de cette douce brise qui le garde ancré au sol par ses parfums de nature doucement soulevés jusqu’à ses narines. Vivant? Il ne l’est que parce que nous le savons, car lui, au fond de son immobilisme, s’est terré dans l’éternel comme une vierge s’enroule des bras de son amant tout raidi par la fougue de sa sève brûlante. Lui, il se contente de peu, mais c’est son tout à lui.

Il porte cependant un nom, au bénéfice des incrédules qui croiraient que nous sommes en train de vous inventer un spectre ou une forme démoniaque qui s’immiscerait doucement, à travers nos mots, dans les entremêlements de votre pensée. Ce serait tout de même dommage que vous le pensiez ainsi, car le mystérieux personnage perdrait toute sa dimension quasi nulle que nous avions convenu de raconter.

Mais, quel est ce nom, tout aussi réelle que puisse être la chose, quand on s’étend en long comme en large, tout autant qu’en mots pour le décrire sans le lui affubler? Nous le tairons encore un peu, car nous savons que l’essence de son âme comptera davantage que tout le reste. Mais soyons généreux et précisons à tout le moins la première lettre du patrimoine qu’il a porté tout au long de son insipide périple humain : \delta.

Nous vous voyons froncer les sourcils et c’est avec un sourire apostrophique que nous le répétons. \delta!

Delta, de la langue grecque, ne peut pas nécessairement vous apparaître comme une lettre, dans notre culture dite évoluée et pourtant, elle l’est, dans toute sa splendeur, cursive, presque interrogative, comme une pomme ou mieux encore, une cerise dont la queue est transpercée d’une fine aiguille, histoire de briser le rythme, casser le souffle, nous rendre encore plus interrogatifs, ce qui est en soi une bonne nouvelle. Du gris, esquissé d’un geste lent, mais assuré, sur cette esquisse d’humain silencieux, pour l’heure, qui a au fond de sa pensée mille mots à la seconde qui dansent une polka sur acide, dans cet immobilisme qui nous émeut.

N’ayez crainte, la mort ne viendra point le chercher. Du moins, pas dans les minutes qui suivent. Et il ne mourra pas non plus à la fin de ce que nous raconterons. Plus tard. Vous le ressentirez, nous l’espérons.

\delta tente de soupirer, ce qui est un effort valeureux, car la poitrine s’est soulevée pendant ce qui pourrait nous paraître un siècle et l’air qui s’échappe de ses narines, en compétition avec le souffle délicat du printemps, correspond à la fraction de l’espace-temps d’un de vos clignements de paupière. Voilà un sobre événement qui s’est terminé dans une immobilité poussiéreuse. Tout cela s’est exécuté à la grande joie des curieux qui se sont amoncelés autour de la statue de chair depuis que nous l’avons esquissée par de brefs coups de fusain d’imageries singulières. Ils sont légion, les badauds qui se regardent après avoir reluqué la chose, ceux-là ignorant, vous le comprendrez, son nom et même la première lettre de son nom. Foule compacte, chamailleuse, le nez effectuant un va-et-vient vers leur écran mobile, frissonnant de panique en songeant d’avoir manqué le dernier message texte. Un couple vient de se créer, même si cet homme et cette femme l’ignorent encore. Il a suffi d’un regard, chantait l’ombre d’un poète imberbe. Peut-être un pincement de lèvre entre les lèvres de l’un et les épaules repoussées en arrière, pour l’autre, pour mettre en évidence une poitrine mille fois plus essoufflée que celle de \delta. Mais cela sera au cœur d’une toute autre histoire, mes doigts cherchant à raconter celle de notre aura flasque et glauque.

Mais un vent de caresses vient l’effacer, pour ne laisser qu’un frisson en souvenir. De \delta, il ne reste que ces fragiles mots. Je m’en vois désolé pour vous.

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