Gerôn-Dépôt

Sébastien regardait le numéro imprimé sur le bout de papier et soupira. Encore dix-huit personnes avant lui. Il consulta son téléphone intelligent : vingt-six nouveaux messages, cinquante-neuf tweets, douze « j’aime », trois messages dans sa boîte vocale et une demande de conférence vidéo en attente.

« Ça va, papa? » demanda-t-il à Louis-Georges qui regardait autour de lui en essayant de cacher la lourde peine qui lui inondait les yeux.

« Pourquoi ça irait plus mal? Tu sais, on peut revenir demain. Ça ne fera pas beaucoup de différence… »

« Et attendre encore une heure et quart? Je n’ai pas que ça à faire, moi. Et toi non plus, tu le sais. »

Son père haussa les épaules et sortit sa tablette pour regarder la liste d’offres d’emploi générée automatiquement toutes les demi-heures.

« Arrête de regarder ça, papa. Tu le sais que ça ne sert plus à rien, dit Sébastien en posant une main sur l’épaule du paternel. C’est la meilleure solution. On en a discuté. »

Louis-Georges retenait non seulement ses larmes, mais aussi sa colère. Rien n’avait été discuté. Sébastien, dans sa prétendue sollicitude, avait bien préparé son plan. Il était arrivé pour le souper avec sa conjointe et leurs deux enfants, tout sourire, les bras chargés de plats cuisinés, d’une bouteille de vin, de trois romans usagés et d’un prospectus.

geron-depot-coverLouis-Georges avait fait le ménage. Tout était nickel. Il ne voulait pas montrer à quel point son désespoir affectait l’ensemble de sa vie. Quelques heures plus tôt, il avait fait une tournée de la maison, rangeant tout ce qui traînait, jetant les plats qui dégageaient une odeur de passé, fourrant les quelques vêtements qu’il portait jour après jour sans variété, nettoyant la cuvette de toilette et les lavabos. Il avait aéré et placé, bien en vue, les listes d’offres d’emploi auxquelles il avait répondu, espérant qu’on daigne l’inviter à présenter ses compétences, parler de son expérience et de ses réussites ne serait-ce qu’une toute petite demi-heure. Au début, le silence de ces non-retours ne l’avait pas affecté outre mesure. C’était un optimiste, du moins, en apparence. À 58 ans, on a encore toute son énergie pour être un battant, pour relever des défis. On regarde le soleil se lever à l’est et on se dit qu’il va bien se coucher de l’autre côté de la ville, mais que les aiguilles de l’horloge vont prendre leur temps. Et le temps, lui, passait tel un courant d’air stable, toujours à la même vitesse, jusqu’à ce que la nuit vienne sonner le glas de ce jour perdu, prêt à attaquer le suivant.

« Tu as l’air en forme, papa, avec tes poches grises en dessous des yeux, ta couette de cheveux en l’air et le parfum de poussière que tu t’es appliqué sur les joues après t’être rasé à moitié, lui avait lancé Sébastien avec tout le sarcasme qu’on lui connaissait. »

« Séb, pour l’amour, arrête d’achaler ton père comme ça. Tu penses que ça l’aide de le descendre comme ça? avait chuchoté Sandrine assez fort pour que Louis-Georges l’entende. »

« Ne t’en fais pas avec ça, ma belle Sandrine. Mon Sébastien fait tout le temps des blagues. Du temps que je travaillais chez Globax, même chez Masters International, il me lançait toujours des boutades pour me taquiner. »

Sébastien avait rangé les contenants de nourriture dans le frigo, masquant à peine son dégoût de l’odeur persistante de fraîcheur douteuse qui s’en dégageait.

« Avant qu’on aille au resto, j’ai de quoi à te parler, papa, avait dit son fils en dépliant le prospectus devant lui. »

Le logo noir de Gerôn-Dépôt brillait sur le fond jaune banane. Des visages heureux d’hommes et de femmes qui se tenaient la main formant une chaîne de solidarité. Derrière eux, des boutiques, une piscine, un centre de conditionnement physique et l’inévitable médecin et deux aguichantes infirmières complétaient ce tableau plein de faux espoirs.

« Je n’irai pas me parquer dans un centre de bons à rien, avait lancé Louis-Georges en repoussant le bout de papier. »

« On va payer pour tout, ne vous inquiétez pas! »

Louis-Georges s’était étouffé avec sa salive en entendant Sandrine prononcer ces paroles. Ainsi, elle était du côté de son fils cette fois-ci. Cela l’avait renversé. Il s’était tu, réalisant à quel point cette impasse se refermait sur lui. Il avait empoché le prospectus et leur avait fait signe de sortir sans dire un seul mot.

« Alors, dans quel resto tu veux aller, papa? On devrait aller au Grec. J’ai le goût d’un gyros et des bonnes patates à l’ail. »

Louis-Georges les avait invités à sortir devant lui, s’était placé devant la porte quelques secondes en tripotant ses clés puis était entré rapidement en refermant la porte derrière lui. Il l’avait verrouillé et s’était tout simplement effondré sur le sol en pleurant. Sébastien avait frappé à la porte, en vain, et lui avait lancé : « Je passe te chercher à huit heures demain matin. Apporte ton CV. Bye! »

Donc, Sébastien et lui attendaient patiemment leur tour dans cette salle d’attente on ne peut plus conventionnelle. Le numéro 63 clignotait à l’écran. À droite, une jeune femme parlait des avantages de travailler chez Gerôn-Dépôt d’une voix tendre de sexe consommé. C’était toujours la même rengaine. Louis-Georges avait un mal de bloc qui lui donnait la nausée.

Le numéro 64 clignota enfin. Ils se levèrent en même temps. Sébastien se dirigea vers le comptoir, Louis-Georges vers la sortie. Le fils tira la manche de son père pour le remettre à sa place.

Un grand flan mou étiqueté Jean-Pierre étira son bras pour offrir une main molle et tiède à Louis-Georges : « Bonjour mon cher monsieur. Mon nom est Jean-Pierre. Vous êtes le bienvenu chez Gerôn-Dépôt où le travail de notre communauté est au cœur de… » et bla-bla-bla.

Louis-Georges n’écoutait tout simplement pas. Il voyait du coin de l’œil les acquiescements de son fils, visiblement passionné par ce qu’il entendait. Il répondit par des oui et des non aux questions faciles. Les questions à développement furent aussi brèves que des « Ça dépend » ou « Vous savez, ce n’est pas si aisé que ça de répondre à ça à froid de même, mon cher Jean-Paul (ou Jean-Claude, jamais Jean-Pierre) ». L’autre mollusque écoutait ses réponses et affichait son sourire artificiel sans perdre patience. Il en avait vu d’autres, on le devine.

Le préposé sortit quelques minutes pour aller chercher quelque papier bleu ou rose. Sébastien rageait. Son téléphone intelligent vibrait toutes les deux secondes et il réagissait à chacune de ces intrusions avec une grimace de dépit, pourtant soulagé de laisser son père se vautrer dans le ridicule devant une offre aussi généreuse de la part de Gerôn-Dépôt.

« Alors, on disait que le salaire serait de 20 dollars de l’heure, poursuivit ledit Jean-Pierre en poussant un feuillet bleu sur lequel il avait encerclé le chiffre magique au centre d’un tableau aux colonnes colorées. Vous commencerez au bas de cette échelle salariale, ici, en classe 5X. Après la période de probation, c’est-à-dire trois mois à partir de la date d’engagement, on sera en mesure de vous placer dans la classe correspondant à votre niveau de compétence. C’est tout simple comme ça. »

« Wow, papa. Tu imagines. Tu gagneras plus que trois fois ton salaire en venant ici parce que tu es payé pour vingt-heures heures par jour. Je te l’avais dit.

« Mon père est content, dit Sébastien directement à Jean-Pierre, puis se tourna vers son père : n’est-ce pas, papa? »

Louis-Georges se fouilla discrètement l’intérieur de la narine droite, en reniflant puis lança : « À combien de degrés vous mettez le four crématoire? »

Le silence qui précéda le rire bancal de Jean-Pierre fut terriblement long, compte tenu de la lourdeur de cette boutade.

« Je pense qu’on va bien s’amuser avec vous, mon cher Louis-Georges. Vous signez ici et là. Vous pouvez commencer dès lundi prochain. »

Louis-Georges regarda son fils, le cœur en mille miettes et s’empara du stylo. Il signa d’une main assurée et poussa la feuille vers le crétin de service.

« Bon, on va aller manger un bon hot-dog et une poutine avant que j’aille faire mes bagages et que je te dise où est mon testament. J’ai comme l’impression que tu vas en avoir bientôt de besoin, mon très cher fils adoré. »

Le cadavre zombéifié d’imbécile heureux nommé Jean-Pierre leur serra la main avec vigueur. Louis-Georges ne serra pas trop, de peur de rester avec les phalanges gluantes entre ses doigts.

Ils sortirent tous les deux en silence du Gerôn-Dépôt. Sébastien s’installa derrière le volant de sa Jetta flambant neuve. Il se frotta les mains : « Il commence à faire plus frais, tu ne trouves pas? »

Louis-George haussa les épaules : « Je ne sens pas le froid. Mon corps est déjà à moitié à la morgue. Merci de m’avoir relégué aux oubliettes. J’espère qu’un jour, ton petit William ou ta belle Louisanne vont t’accompagner aussi aux portes de l’Enfer avec la même face de soulagement que tu as. Si ta mère te voyait, elle en mourrait une deuxième fois, mais de honte, cette fois. »

*

Le lundi suivant, Louis-Georges prenait place dans le petit élévateur et fut placé dans le casier numéro 378456743, au vingt-sixième étage de la section 15C du secteur Est de Gerôn-Dépôt. Lorsqu’on referma la porte et qu’elle fut scellée, il fit une prière dans la noirceur, lui qui ne priait jamais alors qu’il était dans la lumière. Il compta alors les secondes en attendant que la mort ne vienne l’arracher à cette vie gâchée. Elle ne vint pas. Du moins, pas tout de suite. Il passa encore vingt-neuf ans à attendre, le corps et l’esprit suspendu dans le vide de Gerôn-Dépôt, la neuvième merveille du monde en matière de ressources humaines inutilisables.

*

On peut lire, en petit caractères, au verso de la page six du document signé par le « résident » et cosigné par les membres demandeurs, la phrase suivante (cette page six n’est pas remise ni montrée au citoyen entreposé) :

L’entreposage des individus considérés comme non-utiles pour la société se fera au coût de 87 600 dollars, somme entièrement financée par le Gouvernement [soit l’équivalent de dix (10) dollars de l’heure sur une période de vingt-quatre (24) heures, trois-cent-soixante-cinq (365) jours par année – sauf lors des années bissextiles]. Les membres de la famille immédiate qui ont cosigné la demande avec le citoyen entreposé reçoivent une compensation financière équivalant à 5% de la somme investie par le Gouvernement, soit 12 dollars par jour jusqu’au décès du citoyen entreposé. La somme est payable à la fin de chaque trimestre (…). La gestion de l’entreposage se fait par des sociétés non-gouvernementales et ne sont liées d’aucune façon avec le Gouvernement, ses Ministères ou entre elles. (…)

 

Note : l’image utilisée dans cet article est protégée par les droits d’auteurs © Terry Long, 1998, Man in a Box

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