Hier encore

Hier encore, j’avais vingt ans. J’étais jeune, j’aimais la vie. Je courais partout comme un malade. Je croyais encore au Père Noël. Ça fait plus de 50 ans de ça. Aujourdh’ui, du haut de mes 70 ans, je regarde tout ce passé et je rigole. Quand le matin m’arrive dans la face, avec son rayon de lumière tout ensoleillé ou brumeux de grisaille, comme ça arrive des fois, je ne fais qu’ouvrir les yeux et me demander si j’allais vieillir un jour.

Oh, mon coeur est plus lent tout comme mes mouvements. Je ressens des douleurs des fois, ici et là, qui arrivent comme une pellicule sur une épaule. J’ai moins de dents et surtout moins de vigueur, mais, bout d’crème, je me sens encore comme un enfant.

Prenez hier. Hier, je suis descendu sur la Catherine jusqu’aux Grands Magasins. Je regardais les couleurs, les mannequins affublés de guirlandes, de boules de Noël métalliques, j’écoutais la musique enjouée crachée par les haut-parleurs de certaines boutiques, je regardais les jeunes s’embrasser, les hommes et les femmes déambulant avec les bras chargés de sacs, un cellulaire collé à l’oreille, glissant ici et là sur une plaque de neige… et je ressentais encore le frisson. Celui qui me prenait quand ma mère me sortait du lit à minuit moins dix, celui qui me couvrait de petites bosses sur la peau quand mon père déguisé en Père Noël essayait de faire à croire à ma soeur aînée qu’il était le vrai de vrai et pas celui des affiches de Coca-Cola, celui qui me donnait le vertige quand j’ouvrais la grosse boîte que contenait mon traîneau ou mon jeu de hockey sur table, celui de ma blonde, la délicieuse Monica, quand elle me donne un bec mouillé entre mes lèvres tremblantes. Le même frisson, je vous le dis. Je regarde toute cette excitation et je me dis que j’ai toujours ce coeur d’enfant, cette âme amusée qui se laisse porter sur la vague des Fêtes.

Oh, c’est rendu bien commercial, cette fête du p’tit Jésus, c’est certain. Mais, je me dis que tout ce beau monde là, même ceux et celles qui sont millionaires et qui ne savent pas quoi faire de leur argent, toutes ces personnes croient encore un peu au Père Noël, rêvant d’ouvrir une seule, une toute petite boîte dans laquelle se trouve le bonheur.

Le problème, c’est que le bonheur se trouve tout partout en dehors de ces boîtes, de nos beaux habits, de la dinde et des baisers, même des souvenirs et des vieilles photos.

Le bonheur, c’est d’être vivant, Juste ça. Ça fait peut-être simplet de dire ça, à mon âge et peut-être même prétentieux quand je regarde ces enfants abusés, ces vieillards abandonnés dans des centres de torture, ces êtres ésseulés qui n’ont pas de toit et qui quête au coin des rues, ces malades qui mourront peut-être dans l’année qui vient, mais au bout du compte, il n’y seulement que la vie qui apporte le bonheur. Même l’amour, des fois, c’est triste ou c’est cruel. Les enfants partent, l’argent s’écoule, la nuit succède au jour et la mort irrémédiablement vient faire son tour, un jour ou l’autre. Alors que la vie, elle, ne demande qu’à être, aussi éphémère qu’elle puisse être.

C’est ça que je me dis, du haut de mes 70 ans. Et bonne année grand-père!

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