L’achat de Valérien

Le .. avril 200..

Banque Xanadou
178, rue Francis-Malabar
Villemère QC H1H 2Z2

Monsieur,
Nous tenons à vous informer que votre prêt a été accordé au montant demandé. Vous pourrez prendre possession des fonds dès lundi le .. avril 200..
Vous trouverez ci-joint les modalités de paiements expliquant les intérêts et les règlements entourant notre entente.
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Nous vous remercions de votre intérêt pour notre Banque et nous transmettons nos plus sincères félicitations.

Signé Adélard Simplet-Hébeault
514-XAN-ADOU

Valérien trépigne d’impatience. C’est le jour tant attendu. L’argent est au compte, diantre une fortune. Il a mis son plus bel habit et se présente au magasin, affichant son air le plus neutre.

Il fait frais et il n’y a pas encore foule. Il le sait, on se bousculera au portique dans quelques minutes. Il ajuste sa cravate et salue le portier, l’air serein. Ce dernier porte avec un sinistre effarant, ce que le magasin offre de mieux et il l’envie. Il sait qu’il n’aura pas tout à fait ce que ce baveux porte mais il se contentera de ce que ses moyens peuvent lui permettre. Il retient une moue dubitative qui aurait certainement dépoli un peu le vernis de ce teneur de porte à la gomme.

Les corridors sentent le neuf. On pourrait y être heureux, se dit Valérien. Mais ce serait de courte de durée. Tout ce qui se trouve dans ce magasin prend une véritable valeur en dehors de ses murs, débarrassé de ses étiquettes, de son emballage par trop artificiel.

Debout, au premier tournant, le vendeur l’a reconnu. Au moins, celui-là, il sait convenablement user de ses biens. Il n’est fait pas trop et sa mise est retenue. C’est pour cela que Valérien lui tend une main qui, quoique nerveuse, se veut ferme et enjoué. Il se garde de montrer autrement sa nervosité. Le vendeur lui tapote l’épaule et en un clin d’œil, Valérien passe de la panique à l’air neutre de celui qui possédera une richesse inestimable en échange de quelques malheureux dollars.

« Tout est prêt, mon cher ami, » s’exclame monsieur Topiron, associé de la firme Rictus. « Vous êtes chanceux, notre meilleur vendeur, tout prêt à être utilisé, durable, pur et frais comme la campagne. Vous aimez la campagne, monsieur Valérien? »

Valérien secoue la tête. Il hait les vaches et les fermettes. Peut-être aurait-il dû dire oui mais le visage de Topiron ne change pas, preuve de la qualité des produits de cette compagnie.

« Alors, c’est que vous aimez la ville, la Grande Cité, je vous envie. Mais avec notre produit, vous aurez le bonheur de l’apprécier encore plus grandement. »

« Où est-il? » ne peut s’empêcher de demander Valérien.

« Ah, la jeunesse! L’impatience de votre jeune âge me rappelle mes propres années juvéniles où l’insouciance me berçait et me faisait voguer vers des fleuves d’éternité. Vous savez, » dit le vendeur à demi mot, « vous savez que nous n’avions pas cette chance à l’époque, nos produits n’étaient pas, euh, disons, commerciaux! »

Valérien regarde au-délà de l’épaule, du visage de Topiron, cherchant la chose qu’il désire le plus. L’autre s’en aperçoit et en bon vendeur qu’il est, sait qu’il est temps de livrer la marchandise.

« Venez, mon ami, venez avec moi et nous vous livrerons ce trésor. Chanceux, va! »

Valérien remet le chèque visé de la Banque que Topiron estampe vigoureusement, son visage implacablement moulé par les bons soins de son employeur.

« Et voilà le moment ultime, Valérien. Vous ne le regretterez pas… »

Il ouvre la boîte dorée et demande à son client de fermer les yeux, en lui signifiant qu’il sentira qu’un bref étourdissement et que s’il durait, cela n’était peut être que bon signe. Valérien obéit et il sent les muscles de son visage se contracter. Il croit un moment qu’il grimace, qu’on lui accroche les joues avec du ruban gommé, que ses yeux rapetissent. Un léger vertige s’empare de lui. Il respire longuement avant d’ouvrir les yeux.

Là, devant lui, se tient un homme souriant, un homme à l’air affable, une personne avec laquelle il a envie de parler. Cet homme, c’est lui.

« Ah, quelle réussite. Si Maximilien Rictus était encore de ce monde, il vous embrasserait comme il me l’a fait quand j’ai eu le mien. Un sourire ma-gni-fi-que! J’entends d’ici les bravos, les hourras! Vous ferez des jaloux, Valérien, foi de Topiron! J’en ai vu des tonnes, mais ce sourire-là vous va comme un gant. »

Valérien observe son visage transfiguré dans le miroir et se prend au jeu. Le sourire s’en trouve augmenté, presque réel. Et il sait que dehors, dans le vrai monde, il va être encore plus beau, plus rayonnant. Il est heureux.

Il serre la main de Topiron, lui promettant de revenir de temps en temps et quitte le magasin en voyant les regards jaloux essayer de le dévisager, de lui arracher son trésor, son avenir dans ce monde. Il n’en peut plus de plaisir et se jette sur une jeune fille toute souriante, accompagnée de son père à l’air morbide. Il l’embrasse sur les deux joues, lui tient les mains, recule et s’éloigne, sur le bout des orteils. Il sent le parfum de la fille qui le poursuit et il n’a d’yeux que pour le soleil qui irradie ses rayons merveilleux.

Son retour au travail se fait sans accroc. Pas de trafic, les lumières synchronisées, il se croit dans un film de Walt Disney. Il chantonne un air d’opéra.

Il s’assied devant son ordinateur et pianote son mot de passe. Derrière lui, un toussotement se fait entendre.

« Valérien, à mon bureau tout de suite! »

C’est le patron. Pauvre lui! Son visage est déformé par la colère et les frustrations de son emploi.

« Où étiez-vous, bon sang de bonsoir? Cette firme ne peut se permettre de laisser des imbéciles comme vous gambader dans les champs à cueillir des marguerites à remettre à des vaches qui veulent. Vous êtes renvoyé. Ouste! »

Valérien sent le sourire qui le torture. Derrière son rictus Rictus, il souffre et il aimerait bien pouvoir manifester sa colère, Mais son visage reste lumineux, sympathique et cela ne fait qu’empirer les choses :

« Valérien, vous me faites vomir! Vous n’êtes qu’un tas d’ordures et votre sourire Rictus n’arrivera pas à me faire changer d’idée. Quittez ces lieux et qu’on ne vous y revoit plus jamais. »

Valérien se lève et entend distinctement un bruit de déchirement. Sa bouche tombe et ses joues retombent sur ses dents serrées tandis que ses sourcils se rapprochent pour redevenir un V sévère.

Son sourire est brisé, anéanti.

Alors, il sait qu’il ne lui reste qu’une chose à faire : Retourner chez Rictus, demander un remboursement, remettre l’argent à la Banque et redevenir le Valérien d’avant, qui ne souriait jamais.

Il court au magasin mais il trouve les portes et les fenêtres placardées, des policiers montent la garde et on tente de disperser les badauds.

« Circulez! Y’a rien à voir. » dit un des agents, l’air moqueur. Il voit Valérien et baisse sa matraque. « Que voulez-vous, vous? »

« Je viens me faire rembourser. Mon sourire est brisé. »

« Votre sourire? Brisé ? » Le policier éclate d’un rire tonitruant. « Eh, les gars, il y a un type ici qui dit que son sourire s’est brisé! »

Tous se mettent à rire. Même les badauds.

« Qu’est-ce qui est arrivé à la compagnie Rictus? » demande Valérien, inquiet et très en colère.

« Rictus? On les a embarqués! Vol et recel, fausse représentation! »

« Vol? Recel? »

« Vous êtes un perroquet, ou quoi? »

Valérien recule un peu, pour observer la bâtisse abandonnée. Se peut-il que cette compagnie n’ait été qu’un canular?

« Mais, j’ai acheté un sourire ici, il n’y a pas une heure! C’est impossible! »

« En effet, c’est impossible, mon bon monsieur. Sachez qu’un sourire, ça ne s’achète pas. Ça se donne. Ça s’acquiert. Ça ne peut se vendre. C’est gratuit. Regardez… »

Et l’agent sourit, les bras ouverts, comme s’il veut accueillir le pauvre Valérien qui ne sait plus où donner de la tête.

Le soleil poursuit sa course au-dessus de sa tête. Les fleurs se dandinent au gré du vent léger et assise sur une dalle retournée, Valérien voit la jeune fille qu’il a embrassée. Il s’approche. Et sans le savoir, au milieu de la poussière, les yeux remplis de larme, il lui offre un sourire.

« Je peux vous payer un café? » demande-t-il en tendant les mains.

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