L’éclair au chocolat

Ste-Béatrice, PQ — 1847

Victor a vu la pâtisserie sur le comptoir et se lèche les babines : voilà là un bien bel appât pour son appétit toujours vorace.

Il s’approche doucement de l’exquis dessert et le hume avec toute la délicatesse d’un fin gourmet. L’odeur l’étourdit. Il a un frisson. Pas un bruit, pas un chat pour le voir, surtout pas Géline, sa femme, qui lui interdit ces vilains plaisirs. Il tend un doigt vers l’éclair au chocolat dont la garniture suinte sur les côtés. Quel que soit le criminel qui a conçu ce délice, il devrait être couronné roi de la gourmandise.

C’est bientôt toute la main qui enveloppe la pâte soufflée. Victor se retient. Il ne peut engouffrer la chose d’un seul coup, par respect. Il lui fait honneur en croquant doucement la chair défendue. Son cœur bat la chamade. La salive fait des bulles dans sa gorge avide d’avaler les premiers sucs friandisiaques.

Quand le chocolat s’étend dans la gueule de ce loup affamé, il n’y a plus que quelques secondes qui le séparent de la mort. Une mort instantanée.

Le docteur Midas Vermette, qui constatera le décès, rabrouera gentiment Géline, l’épouse du défunt. Après les condoléances d’usage et la déposition de la susdite, il lui dira, sur un ton de fausse remontrance :

— Géline, vous savez bien que les rats ne mangent pas ce type de gâterie et vous auriez dû le déposer au moins sur le plancher avec une note pour votre mari. Et utiliser de l’arsenic, qu’avez-vous pensé?

Puis après un soupir (et un baiser discret sur la joue empourprée de Géline), il rajoutera :

— Alors, où sont les papiers d’assurances de Victor, ma tendre amie?

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