L’effondrement

La vie, c’est un billet ouvert pour la mort. Jipi ne le savait pas. Ou bien, il le savait mais il préférait faire semblant de ne pas le savoir, histoire de rassurer sa femme, ses amis, sa famille et surtout son fils, un petit kid de huit ans avec des grands yeux plein de lumière.

Quand il revenait de travailler, Jipi allait voir son kid et il l’embrassait sur le front. Quand il faisait ça, il ravalait sa salive et sentait une espèce de poids sur ses épaules, pas autant comme une responsabilité mais comme une impuissance. Il cherchait à savoir d’où ça venait: de son enfance, de ses échecs précédents, de sa job plus qu’ordinaire, de son destin qui, comme tout le monde, restait un grand point d’interrogation dans le firmament des ses préoccupations.

Il s’en était ouvert à sa femme et elle avait haussé les épaules: « Ça doit être la vieillesse, Jipi. » Il lui avait gentiment asséné une claque sur ses fesses et s’en était retourné dans son petit bureau au sous-sol pour réfléchir.

Pour Jipi, la vie lui semblait trop fragile. Il avait l’habitude d’affirmer que la vie, c’était la chose la plus fragile qu’il y avait sur terre, qu’on devrait s’occuper du moment qui passe et qui vient, ce qu’on appelle le présent. Il avait bien raison.

Samedi passé, sur l’heure du midi, Jipi, sa femme et le frère de Jipi, se sont engagés sur l’autoroute 19, jasant du souper auquels ils étaient invités, de la grand-mère qui souffre d’Alzheimer, lorsqu’ils sont passés sous le viaduc du boulevard de la Concorde. En une fraction de seconde, Jipi a encore ressenti le poids sur ses épaules, sur sa tête, sur son coeur, juste une fraction de seconde avant que ne se détache le bout de route qui allait changer leur destin à tous (et le nôtre, je dois le surligner). Des tonnes de béton, de ciment, d’asphalte, d’acier et de poussière les ensevelirent en une petite maudite fraction de seconde. Pourquoi eux? Pourquoi pas Albert Grolimond ou Ginette Vermette ou Kim Charland ou Steve McKenzie?

Jipi n’est pas mort sur le coup. Il a eu le temps de soupirer et constater tout le poids qui avait même atteint son âme. Il a fermé les yeux pour toujours.

J’ai connu Jipi. Pas beaucoup. Il m’a vendu un sofa, une causeuse et un fauteuil il y a quelques semaines. On s’est vu 3 ou 4 fois. C’était le genre de gars avec qui t’aurait aimé prendre une bière, à te raconter des blagues ou t’expliquer sa passion de la vente. Son petit tic qui consistait à ajuster sa cravate en s’étirant le coup m’a montré un gars un brin timide qui sentait presque toujours ce poids sur ses épaules. Cet ostie de poids sur nos épaules.

Note de l’auteur: Ceci n’est pas tout à fait de la fiction, aujourd’hui. C’est en mémoire de Jean-Pierre Hamel (que j’ai vraiment connu), sa conjointe Sylvie Beaudet et Gilles Hamel, le frère de JP. Aussi en mémoire des autres victimes de ce drame affreux.

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