L’heure lente

Le radio-réveil indiquait 09 : 56 quand Tim ouvrit les yeux. Il était en retard, encore une fois. Il se leva brusquement et dut se retenir de ne pas tomber, prenant appui sur le bord du lit. Quelque chose dans sa tête venait de lâcher, comme un déclic. Il regarda l’heure encore une fois: neuf heures cinquante-neuf puis dix heures pile. Il cligna des yeux : 10 : 01, 10 : 02, 10 : 03… Les minutes filaient maintenant au rythme des secondes. Il secoua la tête, toussa, s’étira, eut un long frisson : 10 : 19, 10 : 20, 10 : 21…

Par la fenêtre, il voyait la lumière du soleil qui balayait le sol, progressant lentement mais sacrément plus rapidement que d’habitude. Soixante fois plus rapidement. Il y avait quelque chose d’anormal dans tout cela. Soit qu’il n’était pas encore tout à fait réveillé soit qu’il était dans un coma profond et il projetait sa vie future sur un écran vierge.

Il ouvrit la bouche pour appeler Nicole, sa blonde, mais il ne vit qu’une ombre dans le passage. Elle se déplacait à la vitesse d’une guêpe en furie. Il entendit le son de sa voix mais celle-ci ne semblait pas être la sienne. Puis, il vit Nicole apparaître devant lui. Elle lui tint les bras, caressa son visage, l’effleurant à peine. Il vit aussi des larmes sur ses joues. Elles coulaient comme un robinet mal fermé. Tout cela n’avait pas d’importance. Il se savait dans une autre dimension, un autre monde qui n’avait plus rien à voir avec sa réalité.

*

Nicole se réveilla à huit heures grâce au radio-réveil. Tim ne bougea pas. Il respirait profondément et ne manifesta pas son intention de se lever. « Tant pis pour lui… Moi, j’en ai assez de jouer la bonne maman. Si a son âge il n’est pas capable de se lever pour aller travailler, je ne serai pas responsable de ses enfantillages! » se dit-elle en préparant le café. Elle entra le journal, fit rôtir un bagel et le dégusta lentement. Elle parcourut les petites annonces et les offres d’emploi. Encore rien d’intéressant. Il faudrait pourtant qu’elle se déniche du boulot car si Tim se retrouvait encore sans emploi, ils risqueraient de déménager de nouveau. Et cela ne l’enchantait guère.

Elle prit un long bain, caressant son corps d’huile parfumée, jouant avec la pointe de ses seins ou la courbe de ses hanches. Elle se trouvait belle, surtout depuis qu’elle était avec Tim. Tim, c’était le genre d’humain qui lui plaisait et qui savait aimer une femme. Sauf qu’il était parfois un peu trop enfant, surtout pour des trucs d’adultes comme la responsabilité et le respect des règles établies. Mais c’était un type fidèle et il faisait l’amour comme personne, prenant son temps, juste ce qu’il faut de posé, juste assez pour lui permettre d’atteindre des sommets inégalés.

Vers neuf heures trente, elle secoua Tim pour qu’il se réveille enfin. Elle n’allait pas endurer ce grand flanc mou toute la journée évaché dans leur grand lit. Il avait alors lancé une plainte sourde qui s’étouffa dans l’oreiller.

« Je te sers le café. Moi, à dix heures et demi, j’ai rendez-vous chez Monica et je rencontre le chasseur de tête à treize heures. Tim? Pour l’amour du ciel fait un effort! »

Mais Tim s’était rendormi.

À neuf heures cinquante-six, elle claqua une porte d’armoire. Ce fut suffisant pour que Tim se réveille. Elle le vit regarder le radio-réveil et se lever brusquement. Elle retourna à la salle de bain pour terminer son maquillage. Quand elle passa devant porte de la chambre, vers dix heures vingt, Tim était encore assis sur le bord du lit, les yeux écarquillés de terreur. Elle entendit sa voix, étrangement lente et profonde :

« Nnnnnnnnnnnnnnnnniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… »

« Tim? Qu’est-ce qui se passe? Tu es tout pâle. Ça ne va pas? » demanda-t-elle en s’approchant de lui.

« cccccccccccccccccccccccooooooooooooooooooo… »

Il leva son bras, lentement, si lentement que ce fut désespérant. Elle s’approcha davantage, sentant que la respiration de Tim n’était pas normale.

« oooooooooooooooooooooooooooooooooooooo… »

Elle posa sa main sur le coeur de son amoureux et perçut un seul battement. Le suivant vint plusieurs secondes plus tard. Quand au souffle, il prit plus d’une minute pour l’inspiration puis elle le vit expirer d’une lenteur impossible à comprendre.

« ooollllllllllllllllllllllllllllleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee… »

« Tim, que s’est-il passé? Qu’est-ce que tu as? Réponds-moi! »

Elle se mit à pleurer, à toucher son visage, ses oreilles, ses épaules. Elle ne savait plus que faire.

« eeeeeeeuuuuuuuuuuuuuuuuhhhhhhhhhhhhhhh… »

*

Tim vit le jour s’écouler en moins de douze minutes. Puis la nuit ne dura pas plus de douze minutes. Pour lui. Car pour ceux qui l’entouraient, sa vie était désormais pratiquement suspend, affligée d’une lenteur inexplicable. Mais quelle vie était la réelle? La sienne ou celle des autres?

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