L’homme-trombone

Tout commença avec un trombone. Pas l’instrument de musique : le petit morceau de métal recourbé sur lui-même qui est tant utilisé dans les bureaux. Un petit trombone de rien du tout. Bleu.

Jeff avait enfin terminé et revisé le scénario qu’il désirait remettre en mains propres au président. Il trouva le trombone bleu parmi les dizaines d’autres qui jonchaient le fond du tiroir droit du meuble déjà surchargé d’autres documents.

Une fois les feuillets attachés ensemble, il se leva et marcha rapidement vers le bureau d’Edward Stevenson, le grand manitou de Farewell Fictions, une maison de production spécialisée en film de science-fiction.

Jeff salua au passage Nadine Bellow, la jolie soubrette qui faisait les cent pas devant le bureau d’Alliston Vigor. Le distributeur d’eau fraîche était presque vide et c’était là leur dernière ration d’eau avant la prochaine livraison. Le corridor bifurquait à angle droit et il y avait là une rangée de classeurs qui contenaient les milliers de scénarios que compulsaient les lecteurs attitrés de Farewell. Chaque année, bon an, mal an, on produisait, à cette époque, une douzaine de films, pas tous des navets mais rien qui leur permettait de servir du caviar lors des premières ou après la soirée des Oscars.

Ruth Sinclair, le décolleté plongeant toujours de mise, lui fit un clin d’œil alors qu’il amorçait le dernier tiers de la rangée de classeurs. Puis, il entendit une voix :

« Aidez-moi, dieu du ciel, aidez-moi à sortir de là! »

Il hésita. Qu’était cette voix qui semblait émerger d’un des classeurs? Était-il possible qu’un type soit caché dans un de ces étroits tiroirs? Jeff arrêta et vit le derrière de Ruth qui disparaissait au-delà du corridor. De l’autre côté, il entendait le ronronnement de la climatisation et les cliquetis des machines à écrire des secrétaires des vice-présidents.

Il se pencha vers un des tiroirs et l’ouvrit. Il vit des dossiers alignés les uns contre les autres et le referma en fronçant les sourcils :

« Le classeur numéro 18, en bas. Pitié, sortez-moi de là. » fit encore la voix.

Jeff fit le saut. Il se releva et approcha du classeur 18. Il posa une main sur la poignée mais hésita.

« Que… que faites-vous là? » demanda-t-il à mi-voix, en se sentant vraiment ridicule.

« Peu vous importe, jeune homme. Sortez-moi de là et je vous expliquerai. »

Jeff serra les dents. Il posa enfin les doigts sur la poignée et tira vers lui.

Il vit en effet un homme replié sur lui-même, de la même façon qu’un trombone. La tête tourna vers lui et fit un large sourire.

« Dieu merci, voilà enfin une âme charitable pour m’extraire de cette prison. Donnez-moi la main, jeune homme. »

Jeff la tendit et l’homme s’en empara avec une poigne ferme mais froide. Il eut soudain l’impression d’aider un zombie à sortir d’une tombe.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’étrange personne sortit du classeur, se dressa bien droit devant un Jeff abasourdi et frotta les plis de son veston.

« Enchanté, je suis Greg Lambert… »

Il tendit la main et Jeff, sans y penser, tendit la sienne, celle qui tenait les papiers destinés au président. Lambert les prit d’un geste si brusque que le trombone tomba dans le tiroir du classeur laissé ouvert. Jeff se pencha pour le ramasser mais il sentit les mains de l’homme le pousser vers le bas. Du coup, ce furent des milliers de doigts qui le façonnèrent, le plièrent et l’enfournèrent dans le tiroir du classeur. Puis, avant même qu’il ne puisse crier, on referma le tiroir.

«Lambert! C’est bien vous? Ne me dites-pas que vous avez enfin écrit un scénario qui va nous rendre millionnaire. Venez dans mon bureau…» fit la voix d’Edward Stevenson.

Pendant quelques minutes, Jeff ne put croire ce qui lui arrivait. Puis, il entendit des pas dans le corridor.

« Excusez-moi, pourriez-vous me sortir de là? » demanda-t-il d’une voix chétif, presque honteuse.

Le bruit des pas cessa. Deux voix lointaines se firent entendre :

« Tu as entendu quelque chose, Ruth? »

« Oui. J’entends toujours des voix par ici. Mais je ne m’en occupe pas. Ce sont les rejets. On fait mieux les ignorer. »

Note de l’auteur: J’ai écrit ce texte en songeant à Ma sorcière bien-aimée et à Jinny, des séries-cultes qui m’ont toujours fasciné. Je lui ai ajouté un petit côté plus tragique, comme pour souligner le sentiment que doivent ressentir les rejettés de ce monde.

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