L’ombre de l’hombre

De nos jours, l’esprit et le corps individualiste des gens me font peur. Nous voilà embarqué dans une bien drôle de galère, celle de mon nombril et celui du vôtre duquel je me fiche éperdument.

Je suis peintre et j’aime représenter ce que je vois. Depuis peu, je suis même tenté de ne peindre que des tableaux à sujet unique. Des gens choisis au hasard de mes promenades que je croque en quelques traits de fusain dans mon cahier bleu. C’est lors d’une de ces promenades dans un parc au beau milieu de l’été que j’ai vu cet homme et que mon geste s’est arrêté dès lors que je me suis mis l’observer. Cet être solitaire, qui marchait tout doucement sur l’étroite piste cyclable, n’avait pas d’ombre.

Ma première réaction fut de rejeter cette vision dans le domaine de mes hallucinations. Il m’arrive, en effet, que les couleurs de mes sujets se transforment, s’opposent, s’entrechoquent pour me laisser pantois devant ma toile. Ou encore, alourdit par la fatigue, je me mette à délirer qu’une de ces merveilleuses femmes qui déplacent leurs courbes dans les parcs ou sur la plage ne viennent me parler, me proposer des activités agréables pour me changer les idées. Or, il n’en est rien. Du bout de mes soixante années d’expérience de vie, il n’y a que l’une de ces beautés ne daignent me jeter un regard attendri, outre celui que l’on donne si gracieusement aux vieillards de mon espèce.

Or, cette fois, je n’étais ni fatigué, ni assoiffé, ni non plus déprimé ou anxieux. J’étais tout à fait en pleine possession de mes moyens et bien que je me suis frotté les yeux à moult reprises, l’homme sans ombre déambulait en plein soleil sans aucune trace de ce jeu naturel de contraste sous lui. Il était peut-être trois heures, cet après-midi là. À cette heure, fin juillet, le soleil commence à entamer sa descente vers l’horizon et les ombres s’étirent, comme pour donner aux formes le temps de se mouler aux ombres de la nuit. C’est un moment que j’aime car la lumière n’a pas encore commencé à se teindre du bleu de la fin de la journée. Et on peut encore en saisir la pureté du jour.

Je ne pouvais me résoudre à l’esquisser. Mais sa démarche légère, la gymnastique à laquelle il se prêtait dans cet étrange ballet me jeta sur la feuille blanche et j’en fis cinq croquis qui allait m’inspirer pour un mois, j’en étais certain.

En m’en revenant à l’atelier, je songeais déjà à la composition. Je le voyais, cet être multiple, déambulant sur un ruban diaphane formant la courbe nue d’une nymphe ailée. Je voyais même des ombres, autres que la sienne, créant l’espace lumineux où les siennes auraient dues être.

J’ouvris mon cahier de croquis et tournai les pages avec frénésie pour retrouver cet univers soudainement offert à mes yeux. Mais, sur ces quelques pages, je ne trouvai aucune trace de fusain, rien de l’impression folle qui m’avait tenu en haleine jusque chez moi. Des pages blanches, sans les traits noirs de ma vision. Pas l’ombre d’une poussière d’une inspiration.

Depuis, je me tiens devant la toile presque vierge, un pinceau à la main et j’observe une ombre que j’ai tracée, de mémoire. La mienne. Sans le corps de celui qui la peint.

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