La chambre du Premier Ministre

Le cadran lumineux indiquait 2:34 dans la noirceur. S grogna. Il rêvait à des trucs morbides, des formes humaines sans tête qui se déplaçaient mollement sur un fond gris. Il criait, toujours dans son rêve, qu’il fallait bannir le porc et se tournait pour voir des agriculteurs (tous des hommes) qui s’embrassaient comme le font habituellement les hommes et les femmes. Il eut peur. Il sursauta et ouvrit les yeux: 2:35. Sa femme dormait paisiblement. Il l’envia. Il la secoua: « Honey, wake up, I had a bad dream. » Sa femme posa sa main droite sur la joue brûlante de son mari: « Sleep darling, go back to sleep, it’s nothing… » Mais S était convaincu que quelque chose n’allait pas.

Il se leva et passa quelques minutes devant la fenêtre de la résidence permanente du Premier Ministre. Il en était fier et ne le cachait pas. Le pouvoir l’avait rendu plus grand, plus fort.

Il sentit cette odeur bizarre lorsque referma le rideau. Une odeur de gaz, non, de pollution. Une odeur lourde et poignante. Il sentit que sa gorge se nouait et un étourdissement le fit vaciller.

« Honey… »

Avant d’avoir atteint le lit, il trébucha. C’était le projet de loi du Plan Vert, qu’il venait déposer et qui avait soulevé tout un tollé de protestations. Il s’en foutait. L’argent de l’Ouest lui gardait les pieds au sol et ce qui se passait avec la couche d’ozone était réservé aux esprits légers qui préféraient la musique Nouvel Âge et les produits bio. L’avenir était dans le pétrole.

Il tomba sur le sol avec tout la grâce de son poids, c’est-à-dire dans un grand boum disgracieux. La pile de papiers exerça une pression sur son sternum et il expira avec force. Mais lorsqu’il voulut inspirer, quelque chose lui dit que l’air n’était pas normal. Tout s’embrouilla et il ferma les yeux un moment, juste un petit moment.

*

LCN, bulletin spécial (4:28 du matin) « Nous apprenons à l’instant que la colline parlementaire à Ottawa aurait été envahie par un épais nuage de smog qui a ceinturé la région pendant près d’une heure. Selon les services d’urgence qui se sont déplacées dès les premiers appels de détresse, le nuage était d’une toxicité jamais vue. Plusieurs personnes ayant été exposées au gaz seraient décédées. Le nuage est présentement moins dense et les pompiers et policiers ont commencé à pénétrer dans le périmètre d’environ une dizaine de kilomètres carré. Notre envoyé spécial, Martin Beausoleil est sur place, Martin… »

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