La cuillère

Dans le silence de mes nuits, je me retrouve souvent les yeux cherchant dans la pénombre une quelconque lumière. À mes côtés, j’entends le souffle profond de ma tendre aimée et je me sens comme dans un cocon, dans le ventre de ma mère. Je suis peut-être encore cet enfant qui pleure dans un corps d’adulte vieillissant. C’est possible.

Et pourtant, au réveil, comme si ma nuit avait été tapissée de rêves merveilleux, comme si mon corps pouvait se vanter d’être repu de ce sommeil du sage, je regarde ce visage serein et je me dis que cet enfant a cédé sa place à l’homme mûr et que la vie m’a déjà donné beaucoup.

Oh, bien peu de richesse, je l’avoue. Une petite maison sur le bord de la Rouge, une cabane, dit-on au village voisin. Je me baigne souvent dans les eaux froides et tumultueuses de cette belle étrangère. Je la vénère car elle est forte et imprévisible. Sur les rochers glissants, je pratique mon yoga, arbre vivant sur un roc immuable. Je songe parfois a tous ces hommes et toutes ces femmes qui vaquent à leurs occupations, le nez dans les tuyaux d’échappement, les oreilles embrouillées de lignes ouvertes, la langue pâteuse brûlée par un troisième café… Je pourrais les envier mais il n’en est évidemment rien. De toute façon, je n’appartiens pas au monde d’aujourd’hui. Je suis un anachronisme. Je suis pris ici bien malgré moi, la tête remplie des images de leur futur qui est désormais mon quotidien, ici et maintenant.

Le jour où je suis rentré dans ce laboratoire pour voler des médicaments (ma dope), je n’ai pu résister à la tentation de m’asseoir sur cet étrange siège et de jouer avec les boutons. Au début, j’ai senti des picotements puis je me suis évanoui. Je me suis réveillé au milieu d’une petite forêt d’où j’entendais les rumeurs des rapides. J’étais complètement nu et il faisait froid. J’ai entendu une voiture passer tout près. Le craquement du sable, la poussière qui se souleva alors ne me rassura pas. D’où je venais, les voitures flottaient au-dessus des lignes magnétiques. Elles n’utilisaient plus le moteur à explosion, cette antiquité de mon arrière-grand-père. Quelques minutes plus tard, je vis une avion, tendant ses grand bras dans un ciel jaunâtre. Les moteurs à réaction grondaient au-dessus de ma tête. Je sus alors que j’étais revenu en fin de 20e ou début du 21e siècle. J’ai hurlé. J’ai pleuré. Et je me suis résigné. Piégé, voilà ce que j’étais. Je marchai dans le bois et trouvai cette petite cabane.

Voilà douze ans que je suis parmi vous. J’ai rencontrée une junkie et nous sommes trouvés beaux. On s’est désintoxiqué en prenant la nature comme drogue. On a bien vécut. On a été heureux.

Je suis couché en cuillère contre Nathy. La lumière du matin s’infiltre lentement dans la pièce. C’est encore l’été. Pas pour longtemps. J’égraine les secondes comme un chapelet du temps. Dans quelques heures, la plus grande partie des États-Unis sera détruite par une série d’explosions. Ce coin de pays sera épargné. Pas Montréal, ni Toronto, malheureusement. Et nous survivrons.

Je sais maintenant que Nathy donnera naissance à notre fils, Rob, qui, à son tour, mettra au monde trois enfants, Matou (mon arrière-grand-père), Lumni et Agat. Et la vie continuera jusqu’à ce que je naisse et que j’entre de nouveau dans ce laboratoire pour boucler la boucle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

douze − 2 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.