La dernière étreinte

Dans le stationnement souterrain, au cinquième sous-sol, les pleurs, les cris, les plaintes, les rires et les soupirs s’entremêlent depuis trop longtemps. Entassés les uns contre les autres, les résidents de ce coin de Beyrouth ne veulent même plus se rappeler le passé, celui où ils couraient se cacher dans les sous-sols à la moindre alerte, celui des troupes israéliennes qui entraient dans le quartier pour menacer les hommes qui refusaient de parler ou qui riaient des femmes ou des vieillards. Cette époque leur paraissait désormais si lointaine en regard de ce statu quo d’épouvante qui les garde là, figés dans le temps, coupés du reste du monde. Quelques-uns sortent, qui la nuit, qui le jour, pour essayer d’acheter quelque nourriture ou remplir les bidons d’eau. Régulièrement, la génératrice de l’édifice montre des signes d’essoufflement et s’arrête parfois, sous les sifflements des gens de plus en plus frustrés.

L’odeur des corps, d’urine, de merde, de transpiration ou celle même de la peur, ces odeurs, au début insupportables, font désormais partie du quotidien. Les enfants en font même un jeu. On s’engueule pour un bout de couverture. On a chaud, on a froid. Rien n’est dans la dentelle mais pourtant rien n’est non plus aussi dramatique que ceux qui sont enfouis sous les décombres de l’immeuble voisin.

Hier, un membre du Hezbollah est venu les encourager. « Nous sommes sur le point de vaincre ces chiens, nous gagnerons notre liberté! » Une heure après sont départ, la rumeur d’une série de bombardements plus au Sud vint noircir cette éclaircie.

Nasmat a cessé de pleurer. Quelqu’un s’est étendu contre elle. Une main caresse l’arête de son nez. Sa mère, à quelques centimètres de là, ronfle. Elle est rassurée. Voilà plus de six jours qu’elle ne dormait plus. Son père, Fatin, est disparu. On croit qu’il est mort lors de l’effondrement de l’immeuble voisin, alors qu’il participait aux secours improvisés.

Nasmat et ses sœurs ne cessent d’encourager leur mère, de lui donner autant d’espoir qu’elles puisent au fond de leur propre désespoir, s’encourageant mutuellement. Ce soir, Alima s’est enfin endormie, le visage strié de larmes.

La jeune femme sent les mains de l’homme sur tout son corps. Au début, elle résiste, insultée, fâché contre cet outrage nocturne mais, fatiguée, elle s’abandonne, versant elle aussi des larmes silencieuses. Katib n’est pas un mauvais garçon. Il est de ces hommes qu’on voudrait comme mari et père de nos enfants. Il est travaillant et il connaît autant le français que l’anglais en plus de l’arabe. Il rêve de s’établir au Canada et devenir écrivain. On a tous le droit de rêver même quand la mort rôde sous les bombes ennemies.

Katib ne dit rien. Il pleure lui aussi. Bientôt, sans bruit, ils s’unissent et ne bougent presque pas. Nasmat ressent cette chaleur qui part de son sexe humide jusque dans son coeur qui a sagement ralenti. Elle serre contre lui cet homme qui lui vole son enfance et lui offre le monde des adultes dans une bienfaisante caresse. Elle ferme les yeux et se laisse prendre au rythme doux de son bassin. Le jeune homme se cabre et puis plus rien. Il reste en elle.

Quand le bruit de la bombe leur fait réaliser qu’il n’y a plus rien d’autre à attendre de ce cauchemar et que les premiers lourds blocs de ciment se mettent à tomber autour d’eux, Katib et Nasmat ignorent les hurlements de terreur et restent unis.

Quand on les retrouvera, nus et enlacés, personnes ne s’offusquera de l’obscénité. On dira qu’ils se sont aimés là où on croyait que la haine avait tout détruit.

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