La femme du pub

Pourquoi est-ce les maritornes de ce bled portent toujours des noms de putes classiques comme Greta ou Rita. Ici, dans le Port, où les rues mouillées sentent la pisse de matou en chaleur ou les restants de magouillages dans les ruelles encombrées de cartons et de vidanges douteuses, il y a trois pubs, de vieilles tavernes oubliées par le temps. Personne ne s’y arrête plus car si on le fait, rien n’est moins sûr pour la suite de notre vie. Ici, le malheur est installé en permanence et si tu touche au zinc pour demander une blonde ou un bon rye, tu risques de finir tes jours accoudé au bar à raconter tes malheurs au barman qui en a entendu des milliers d’autres avant toi.

Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêté dans ce trou minable. Il faisait pourtant beau, en cette fin de journée d’automne et je venais de signer un important contrat avec mon meilleur client. J’ai marché vers le Port plutôt que vers le métro, histoire de prendre l’air et puis j’ai vu cette affiche rouillée qui se moquait des passants à chaque bourrasque de vent du sud. « La bédaine du Pape » que ça se nommait. J’ai souri quand j’ai vu le nom de la place et je me préparais à poursuivre mon chemin quand je décidai, contre toute attente, d’y entrer, en retenant mon souffle.

Erreur. Grave erreur. D’abord, la place était noire comme dans le trou du cul du diable. Et puis, il y avait foule, ce qui me surpris énormément. Ça chantait, ça hurlait. Il y avait des femmes qui circulaient entre les tables et qui se laissaient tripoter le popotin en rigolant, comme si c’était encore de mise en ce début de 21e siècle. Il y avait là la plus grande collection d’ivrognes du Nord-Est du pays. Et je n’étais pas de ce lot, pas encore.

Plutôt que de m’enfuir de cet enfer digne d’un mauvais film à petit budget, je me suis assis sur un tabouret et j’ai commandé une Bleue à une grosse rougeaude qui ressemblait à ma mère quand elle costumait en Marie-Antoinette pour Halloween. La serveuse m’envoya un baiser et s’en retournant en se déhanchant comme une possédée. Encore une fois, je résistai à la fuite, sans trop savoir pourquoi. J’avais envie de célébrer et une bonne bière froide était de mise en ces circonstances.

Une femme dans la trentaine, visiblement désynchronisée avec ce tohu-bohu anachronique, s’approcha de moi. Elle évitait gracieusement les mains furtives et semblait blindée contre les blagues salaces qui fusaient de partout.

« Je peux? » me demanda-t-elle en pointant le tabouret libre en face de moi. J’acquiesçai en faisant un sourire entendu. « Bel exemple de notre société dite évoluée, n’est-ce pas? »

Je l’observai un moment : très jolie, tailleur signé, cheveux coiffés, maquillage discret. Rien dans ce personnage pouvait m’indiquer qu’elle put appartenir à cette étrange faune qui s’agitait autour de nous.

« Rita Lesieur, fit-elle me tendant la main. Je suis chercheur à l’Université de M. J’ai découvert cette taverne par hasard et j’y fais une étude comportementale des hommes et des femmes qui la fréquentent. »

J’ai encore acquiescé mais sans dire un seul mot. Rita, un nom de pute, songeai-je en maudissant mes jugements un peu prompts.

« Vous n’êtes pas très bavard… dit-elle en croisant les bras. Peut-être devrais-je me concentrer sur mon travail et vous laisser oublier le vôtre, monsieur…? »

« Bernard Fontaine. Je travaille dans la publicité. Fon Pub, c’est moi. »

Elle haussa les épaules, comme si elle s’en foutait. Ma bière arrivait et j’avais désormais envie de la caler et m’enfuir car je sentais que cette femme n’allait m’attirer que des malheurs. Comme si elle avait entendu mes pensées, elle cligna des yeux et fit signe à la Blanche-Neige sur les stéroïdes qu’elle mette ça sur son compte.

« Alors Bernard, qu’est-ce qu’un beau gars comme vous fait dans un trou pareil? »

J’avalai une moitié de verre avant de répondre.

« Je l’ignore. Je suis entré ici par hasard et je vais en sortir par hasard aussi, si vous voulez mon avis. La bière goûte bizarre et je n’aime pas rencontrer une fille bien dans un endroit minable, ça me donne de l’urticaire. »

« Ah, bon. Merci du compliment mais vous ne me connaissez pas vraiment. Il est bien vrai que le contraire soit tout aussi improbable : rencontrer une putain mal enculée dans un restaurant quatre-étoiles, ce n’est pas chose du commun. Quoi que ça ajoute du piment dans un plat souvent trop fade. »

Elle éclata d’un rire presque démoniaque mais à ce moment je savais que j’allais l’épouser.

« Est-ce à dire que si je vous invite à dîner dans un resto de luxe, vous pourriez me jouer le coup de la péripatéticienne désœuvrée? » demandai-je sans m’attendre à une réponse de sa part.

« Si j’ai le choix de ce que je veux manger, oui. Et gratuitement. »

Un clin d’œil suffit pour me convaincre et je suis tombé en amour. Nous dînames donc et la suite ne fut pas tissée de drames et de malheurs, au contraire.

Ce matin, c’était notre premier anniversaire de vie commune. Nous sommes passés devant le pub « La bédaine du Pape ». Il n’y avait ni veille pancarte, ni même une porte pour nous rappeler l’endroit. Je le mentionnai à Rita qui éclata encore une fois de son rire démoniaque : « Mais mon chéri, cette taverne n’a jamais existé… »

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