La grosse efface

Jacquot Théberge n’aimait jamais rien de ce qu’il vivait, ni de ce qu’il faisait. Il se plaignait tout le temps de ce qui lui arrivait. C’était un bouguonneux de première classe. Or un jour qu’il maugréait entre les étals malpropres (disait-il) des marchands de pacotilles du Marché aux Puces « VSD Excellence » de Sainte-Fleurette-aux-Jardins, il s’arrêta devant une table exceptionnellement bien mise. Alors qu’il s’apprêtait à critiquer tout de même la douteuse stabilité de la table de présentation, le marchand, qu’on nommera Anthelme pour cacher sa véritable identité, le marchand, donc, l’interpella:

« Holà, Sieur Théberge, roi de la bouguonnerie, critique émérite du plus simple état des choses. Je vous salue et vous présente ma dernière trouvaille. »

Sur ce, il ouvrit les mains sur de gros cubes roses qui sentaient la rentrée scolaire. Ceux-ci ressemblaient étrangement à de grosses gommes à effacer, appelées communément efface dans les campagnes même les mieux éduquées.

« Que veux-tu que je fasse de tes grosses effaces, pauvre imbécile? » répliqua Jacquot avec l’air de vouloir s’en aller épandre ses invectives à d’autres marchands véreux.

« Que fait-on avec des effaces, chère langue de fiel et de médisance? »

« On efface, vieux crotté. Et je passerai mon chemin avant même d’avoir osé toucher une cenne au fond de ma poche. Salut! »

Le vendeur accrocha la chemise de Jacquot ce qui eut pour effet de faire naitre au fond des yeux du critiqueux des éclairs de colère qui auraient fait pisser dans sa culotte le vieux Raspoutine.

« On ne me touche pas, vieil insolent. Jamais. Tu froisses autant ma chemise que ma patience et c’est mon poing qui viendra clore cette conversation inutile si tu ne t’excuses pas dans la minute. »

Anthelme s’exécuta en grimaçant. Il ne doutait pas un seul instant que le vieux grognon n’en vienne aux coups. Il inclina humblement la tête et s’excusa en ajoutant:

« Je vous en offre une tout à fait gratuitement. » et il tendit un bloc odorant au villipendeur diplômé.

Jacquot le prit et le huma.

« Ca pue. Que veux-tu que je fasse de cette chose. C’est complètement inutile. »

Le marchand se pencha et chuchota:

« Ca sert à effacer les choses. »

« Effacer les choses » s’écria l’éternel déçu.

« Ne criez pas, mon bon ami. Oui, effacer. Regardez derrière vous cette femme avec un manteau tout déchiré. Ne trouvez-vous pas cela affreux et désolant. Effacez-le! »

« L’effacer… mais… » balbutia le pourtant verbeux personnage.

L’autre lui poussa le bras et l’afface toute tendue vers la dame, il lui fit esquisser le geste. Dans un bruit de succion à peine perceptible, la dame et son manteau vert vomi se dilua dans le paysage pour finalement complètement disparaître.

« Ma grand foi du bon yâble, ça marche c’te patente. »

Anthelme souriait. Il croisa les bras et invita Jacquot à suivre son chemin, la grosse efface sous le bras.

Jacquot en oublia de le saluer et s’engagea dans une allée où retentit bientôt des oh et des ha au fu et à mesure que les choses disparaissaient du grand marché aux puces. Bientôt des sirènes se firent entendre et la foule commença à frémir. On entendit des affirmations incongrues et la panique s’emparait des visiteurs et marchands qui remballaient leurs affaires. Seul dans son kiosque, Anthelme riait en frottantses mains. Il rangea les blocs de gomme et s’éloigna d’un pas leste, presque flottant. Personne ne le vit se glisser entre deux tranches de temps et disparaître à tout jamais.

Pendant ce temps, Jacquot s’en donnait à coeur joie. À grand coup d’efface, il rayait de sa vue toutes les choses qui lui déplaisaient. Souish, souish, et disparaissaient les gens et les choses à un rythme effarant. Quand les policiers entrèrent avec leur artillerie toute déployée, on somma l’auteur de ce carnage mystérieux de cesser cette activité séance tenante. Jacquot vit que la foule s’était scindée en deux pour laisser amplement d’espace aux agents en uniforme et leurs armes chargées à bloc. Il regarda sa grosse efface et éclata d’un grand rire tonitruant. Il pointa le bloc vers la rangée d’officiers et leur souhaita bon voyage. En un clin d’oeil, la force constabulaire fut réduite à néant. La foule se tenait étrangement silencieuse et personne n’osait bouger.
“À qui le prochain tour? Qui veux goûter de mon efface?” s’exclama l’heureux propriétaire de ce miracle malodorant.”

Quelqu’un, on dira “un héros” dans les journaux du lendemain, cria:

“Toi!”

Jacquot ria un bon coup et chercha un moment des yeux l’origine de cette audacieuse exclamation. Mais ce fut vain. Bientôt, d’autres voix se joignirent à l’écho encore prenant de ce “toi” osé. Il en jaillit de partout tout autour du pauvre Jacquot qui ne savait plus comment fuir cette soudaine agression.

D’un geste brusque, il prit l’efface et la pointa vers lui. Il ferma les yeux et s’effaça. Il y eut un grand vide tout à coup dans sa tête puis plus rien.

La foule se referma doucement et reprit ses activités de magasinage en regrettant certains étals qui avaient particulièrement attiré des acheteurs potentiels mais qui, malheureusement, dans cette vague d’effacage meurtrier, avaient disparus.

On ne revit jamais Anthelme et ses effaces. Ni Jacquot Théberge d’ailleurs. On murmure depuis, dans ce petit village de nulle part, qu’il est bien audacieux de vouloir effacer son passé et tout ce qui nous déplait car ce faisant on risque de finir par s’effacer soi-même.

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