La proie

Cédric est entré dans la chambre de ses parents à 9 heures 37 minutes et 43 secondes très exactement. Heure avancée de l’Est, si ça peut vous aider à vous situer.

Mario Nourricier et Jo-Anne Jolin qui aimaient relaxer un peu le matin, surtout le samedi, se regardèrent avant d’esquisser un sourire d’entendement qu’ils affectaient désormais aux matins de farniente disparus depuis l’arrivée du petit Cédric dans leur vie. Ils regardèrent en même temps le cadran lumineux et virent tous les deux la même heure. Ils remarquèrent que les chiffres clignotaient. 9:37. Il était donc peut-être un peu plus tard.

Mario se leva et embrassa son fils qui voulait sauter sous les couvertures pour rejoindre sa mère. Mais, le petit était trop excité et ses paroles ne faisaient plus de sens. Cédric souffrait d’autisme et il fallait déjà tenter de le calmer sinon cette journée serait un enfer pour tous les deux.

Cédric tenait dans ses mains une boîte de métal de sa fabrication. Enroulée de fils rouge, vert et bleu qu’il avait retiré de vieux fils de téléphone. Une batterie, du ruban et quelques composantes électroniques suffisaient pour l’amuser pendant des heures. Il usait d’un jargon qui ferait peur à un spécialiste du M.I.T. C’était sa force, sa source de vie. En dehors de ses objets qu’on lui donnait par boîtes et de son hobby favori, l’enfant de douze ans avait un comportement d’un enfant de quatre ans.

« J’ai capturé le temps, j’ai capturé le temps, papa, j’ai capturé le temps, capturé… »

« Oui, Cédric. J’ai entendu. C’est bien. Et que vas-tu faire avec le temps? »

« Le monde va arrêter. J’ai capturé le temps, papa, le temps… »

Mario voulut prendre la boîte mais Cédric réagit de façon violente, ce qui n’était pas à son habitude.

« Voyons, Cédric. Montre-moi ta boîte. Je vais te la redonner. »

L’enfant recule, les yeux écarquillés: « Le temps est à moi. J’ai arrêté le temps. Arrêté. »

Il sourit et s’en retourna dans sa chambre.

« Laisse-le faire, chéri. Il va se calmer. Il est trop excité, là, » murmura Jo-Anne en s’étirant.

Mario demeura inquiet et il ouvrit les rideaux de la chambre pour mieux admirer la vue. La rue était tranquille. Pas de voitures, pas de vent. Une journée idéale pour prendre son temps. Rienlaxer, voilà ce dont il avait envie.

Il ouvrit la fenêtre et trouva curieux de ne pas entendre les oiseaux qui habituellement paillaient sans arrêt jusqu’au soir.

Il se dirigea vers la porte pour ramasser le journal. Il ne le vit pas tout de suite car il vit plutôt le jeune garçon qui le livrait debout à côté de sa bicyclette, le bras en l’air, qui ne bougeait pas.

« Salut, Charles! Qu’est-ce que tu fais là? Tu te pratiques pour un concours de mime? »

Mais le gamin ne sourcilla pas. Mario vit alors le journal qui se tenait à environ un mètre du sol, à mi-chemin entre lui et le camelot.

« Qu’est-ce que…? »

Il s’approcha du journal suspendu dans le vide. Il tenta de s’en saisir mais une étrange force d’inertie l’enveloppait. C’était comme si temps était arrété pour vrai. Son coeur battait la chamade: Et si c’était vrai?

« Cédric! Cédric, oh mon Dieu, non… » dit-il en rebroussant chemin.

Il leva une jambe pour courir et sentit qu’il ne pouvait plus bouger. Un bras en l’air, le corps sur le point de tomber, il resta là, suspendu dans le temps.

Cédric sortit sur le petit patio de ciment et ajusta un autre fil autour de sa boîte.

« Le temps est arrêté, papa. Maman aussi. »

Et il fit un grand sourire que personne ne vit.

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