La vie qui bat, ici bas

Le docteur m’a demandé encore une fois pourquoi j’étais venu le voir, comme s’il ne me croyait pas. Il me regardait avec ses yeux porcins, son visage rose, rond et je ne pouvais m’empêcher de penser à la lune, une grosse lune grasse qu’on voyait dans les premiers essais du cinématographe, une lune qui riait, une lune avec une fusée enfoncée dans l’un de ses yeux. Je ne savais pas si je devais répéter. Pourquoi devais-je répéter? Était-il sourd? Je ne répète jamais, à moins que ce que je dise soit enterré par une musique trop forte dans un bar, ce que je ne fais que très rarement vu que je déteste cette faune bigarrée qui s’alimente de shooters et qui s’observe comme des quartiers de viande dans une boucherie. Qui regarde la cuisse, qui regarde la poitrine, ha, les belles côtes, et cette bavette… J’en ai des frissons tant la bile qui remonte dans ma gorge me rappelle l’abandon, le désespoir d’aimer qui revient me hanter comme une persienne mal fermée un soir d’orage. Elle me frappe et m’insulte, comme la dernière, celle dont je ne me rappelle pas le nom, qui m’a craché au visage tout son venin avant de m’abandonner sur la place publique comme un vieux mouchoir de poche démodé.

Le médecin m’observe, l’air impatient. Je lui demande s’il a des problèmes d’audition. Il me fait quoi et je soupire. C’est ce que je pensais, je lui dis. Et il soupire à son tour. À ce rythme-là, nous allons aérer la pièce de nos haleines chaudes et la buée s’installera sur les fenêtres et dans ses verres. Il me demande si je me moque de lui. Pas du tout, je lui dis en croisant les bras. Vous dites que votre cœur ne bat plus. Je branle la tête de haut en bas. Par reflexe, je mets ma main droite là où se trouve mon organe principal. Il pince ses lèvres. Il tripote un dossier en carton devant lui. Ses yeux me fixent comme si j’étais un chancre sur sa boule de crème glacée. D’une pichenette, il me chasserait, s’il le pouvant. On va regarder ça, il me fait en se levant et m’indiquant le matelas  en cuir recouvert d’une feuille de papier. Asseyez-vous. Vous allez regarder quoi? Il me déteste quand je lui demande ça, ça se voit dans les veines rouges qui marbrent le blanc de ses yeux. Il va éclater comme un ballon remplit d’eau, le disciple d’Hippocrate. Il va abandonner sa profession pour cultiver des haricots à œil noir, si ça se trouve. Peut-être ira-t-il rejoindre les rangs des combattants de l’état islamique, s’il s’ennuie du sang des innocents qu’il soigne à la que-leu-leu comme du bétail qui fonce droit sur le mur où c’est écrit en lettre géante MORT.

Relevez votre chemise, on va regarder ça. Je lui dis votre stéthoscope, c’est pour regarder. Je suis bête je le sais, mais je n’aime pas qu’on utilise des mots qui ne veulent pas dire ce qu’on veut dire. Ça me turlupine et je ne me gêne pas pour le dire. Ma mère, c’est d’elle que je tiens ça. Elle me reprenait tout le temps, on ne descend pas en bas non plus qu’on monte en haut, mon chéri. Je disais oui avec un sourire d’enfant gâté et j’oubliais. Mais, en vieillissant, ça c’est incrusté et j’ai appris. Davantage qu’elle, il faut dire. Je vais mourir bientôt, m’a-t-elle dit un jour. Tu vas mourir, c’est certain, j’ai répondu. Bientôt, ça, ce n’est pas clair. Elle m’a regardé avec des yeux de biche et m’a souri, comme une maman gâtée. Et elle oublia. Alzheimer, c’est bête, comme souvenir.

Le docteur pose son truc sur ma poitrine et il fronce les sourcils. Il me respire sa vie dans mon visage. Il aime l’ail, c’est bien mon malheur. J’ai envie de lui dire que je déteste ça parce que je suis devenu un vampire. C’est vrai. Personne n’a pris le temps d’écrire si les vampires avaient un cœur qui battait. Ce n’est pas important, dans la littérature, de savoir ça. On parle des dents, de la soif, du mystère de la nuit, du danger du grand jour, de la croix plantée dans le cœur, et puis aussi, de l’ail. Mais aucun mot sur ce cœur. Un vampire doit aimer, c’est certain. Aimer se gaver de la source d’hémoglobine à laquelle il s’abreuve. Il doit aimer ses victimes. Mais, physiquement, ce cœur bat-il?

Je n’ai pas le temps de faire cette blague morbide. Il recule et me regarde avec stupéfaction. C’est bien vrai, il fait en se grattant le côté droit de son crâne à moitié dégarni. Votre cœur ne bat plus. Il me prend la main. La sienne est chaude, presque brûlante. Vos mains sont glacées. Laissez-moi regarder vos yeux, s’il-vous-plaît. Pas besoin de demander, je dis. Il ne sourit plus. Il est concentré sur mon état de santé anormal. C’est depuis combien de temps? Je ne sais pas. Je m’en suis aperçu hier, je dis. Je remarque une image sur le mur derrière lui. C’est un terrain de golf, ça? je demande. Il regarde l’image et me regarde. Tirez la langue, me dit-il sans avoir vraiment le goût de me répondre. Je tire ma langue et il soupire. Ça ne va pas. Vous êtes techniquement mort. Techniquement? Il répète le même mot. C’est un cas. Il se rassoit sur sa chaise de docteur, derrière son bureau, oubliant de m’inviter à le suivre. Il empoigne le bord du bureau et grogne. Il semble avoir de la difficulté à respirer. Ça ne va pas, doc, je lui demande, tout en reboutonnant ma chemise. Le papier se déchire sous mes fesses quand je descends du matelas de cuir. Il détache le col de sa chemise. Il tripote son bras gauche. Il veut prendre le téléphone mais sa main ne se rend pas plus loin que ça et retombe. Il tousse. Mon cœur. Au secours.

Il veut se lever et trébuche. Il retombe sur le siège et s’effondre. Je prends le stéthoscope, je le place sur sa poitrine. Il y a un gargouillis qui signale une mauvaise digestion, un gaz qui s’échappe quelque part plus bas et qui empeste, mais la symphonie de vie qui bat s’est éteinte. Un bout de chandelle qui n’en finit plus de fumer et qui, pourtant, s’étiolera dans un instant.

Je le remercie et je sors. Je me demande qui sera le prochain. Il y a des jours où j’aime mon métier.

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