Le bout du chemin

La voiture freina doucement sur le gravier. Une porte s’ouvrit et un homme habillé d’un complet noir sortit de l’habitacle. Il se dirigea vers la portière arrière et s’inclina en l’ouvrant à son tour:

« Voilà, monsieur. Nous voici rendu au bout du chemin. »

Un homme, grand et mince, le regard attristé et le teint blafard, en sortit en soupirant.

« Ce n’est pas si mal. Qu’en penses-tu? » fit ce dernier en admirant le paysage.

« C’est votre opinion. Moi, si vous me le permettez, je ne trouve pas cela trop encourageant. » Le chauffeur rajusta sa casquette.

« C’est ton opinion, toi aussi. Où sont mes bagages? »

Le chauffeur se dirigea vers l’arrière et ouvrit le coffre. Il en extirpa six grosses valises remplies à craquer.

« Vous n’auriez pas dû apporter tout ça. Vous n’en n’aurez pas besoin. C’est le bout du chemin. »

« Que tu es pessimiste. Regarde les arbres. Regarde le ciel. J’aurais cru cela plus éprouvant. »

« C’est éprouvant pour ceux qui n’y sont pas préparés » rajouta le chauffeur en posant la dernière lourde valise sur le gravier.

« Tu entends? On entend le bruit des autres, à côté. C’est vraiment fascinant de savoir qu’il y a des millions de gens qui ne sont pas rendus au bout de leur chemin qui roulent et qui roulent sans se douter qui leur bout de chemin s’en vient, bientôt, tantôt ou plus tard. »

« Vraiment, vous êtes d’un optimisme obstiné. Cela me déprime. »

« Écoute ce bruit. C’est la vie qui continue avec son rythme effarant. Woush! Comme les vagues sur le bord de la mer. Quand j’étais jeune, je me couchais sur le terre-plein, juste à côté de l’autoroute, et j’écoutais le bruit des autos qui passaient à toute vitesse. Je trouvais ça trippant. Je me fermais les yeux et je m’imaginais sur un plage aux grands vents. Woushhhhhh! »

« Je dois partir. Avez-vous besoin d’autre chose? »

L’homme regarda autour de lui. Il compta ses valises. Il vérifia qu’il avait bien le document nécessaire pour recevoir le comité d’expédition. Il regarda la route, à sa gauche, puis la fin de la route, à sa droite et sourit.

« Ça quand même été une sacré belle vie. C’est dommage qu’elle prenne ce tournant, mais, bof, on doit tous y passer. C’est comment déjà, ton petit nom? » demanda-t-il au chauffeur qui venait de s’engouffrer dans la longue Cadillac noire.

« Gabriel. »

« Gabriel. Aha! Comme l’archange. Excuse-moi, ça me fait tordre de rire. »

Il lui tendit un billet de cinquante dollars.

« Merci, monsieur. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Là où je vis… »

« Dis-moi, Gabriel: Là où tu vis, il y a un bout de chemin pour toi aussi? »

Gabriel hésita un moment puis hocha la tête:

« On a tous un bout de chemin, Monsieur. Sauf que le mien il n’est pas identique au vôtre. Un peu plus loin. Beaucoup plus loin. »

L’homme soupira. Des larmes lui montèrent aux yeux.

« Ça m’a fait plaisir, Gabriel. Et bonne continuation! »

« Adieu, Monsieur. Le comité ne devrait pas tarder. »

Ils se saluèrent encore une fois et la grosse voiture fit demi tour en disparaissant dans un nuage de poussière grise.

Il y eut un long moment où l’homme crut ne plus entendre un son puis, lentement le bruit régulier des vies autour de lui revint l’entourer, comme une délicate douillette chaude et enveloppante. L’homme marcha sur le gravier, écoutant chacune des vagues de vie qui passait au-délà des hautes cîmes. Il atteignit les derniers mètres d’asphalte et y posa les pieds comme pour en tester la solidité. Ses pieds parurent s’enfoncer dans une mousse épaisse. La transition venait de commencer et il fut envahi par une curieuse sensation de vertige. Le sol tremblait un peu tandis que le ciel se décolorait lentement. Les branches des arbres fondaient dans un grésillement douloureux. Entre les résidus bouillants de l’horizon fragmenté apparut une large armature argentée sur laquelle grouillaient des silhouettes multicolores. Il crut entendre des voix qui l’appelaient. Avant de retourner vers ses valises, il observa le joli panneau vert et blanc sur lequel on avait peint:

Route 60
FIN

En-dessous, il lut son nom et cela le fit frissonner. Même ce métal d’apparence si solide se mit à fondre pour s’écouler à ses pieds. Il courut vers ses bagages et joignit ses mains d’instinct. La forme grise s’approchait à grande vitesse, avalant les couleurs qui dansaient à l’horizon. Les rires se firent plus hystériques. Il crut entendre la voix de son fils aîné qui le suppliait d’attendre. Il baissa les yeux et constata avec horreur que sa peau commençait à se désagréger en poudre saumon et que ses os cliquetaient tant il tremblait.

« Mon Dieu. Je ne sais plus si… »

La grosse machine était là à la hauteur de ses yeux avec, à son bord des visages peinturlurés qui riaient à gorge déployée.

« Riguili, promptu, traîneur et fin du monde! Voilà notre passager! »

L’homme recula en cherchant dans le paysage cauchemardesque un repaire visuel qui le ramènerait à la réalité de sa vie. Dans une toute petite ouverture d’environ trois mètres carré, il vit des mains qui s’agitaient, un feuillage d’un vert tendre discret et il semblait en émaner un bruit qu’il reconnut à son rythme régulier. Il tendit le bras vers ce curieux espoir qui tranchait avec le chaos apocalyptique de cette fin du monde.

« Ouh, on cherche à retourner, à poursuivre le chemin » s’exclama le lutin maigrichon qui faisait des cabrioles sur le toit de l’étrange véhicule. D’autres grandes créatures maigres et phosphorencentes tournoyaient autour des valises fondantes. Les bouts de roche concassée devinrent des bulles grises et vertes qui remontaient le long des jambes du pauvre homme.

« Va. Tend. Touche. Jouis. C’est le bout du chemin. La seule chose qu’il te restera à faire sera de t’envoler. Et rejoindre la valse dans l’éternité, Gribas, Grabis, Bigras, Bagris! »

L’homme toucha et se sentit aspiré par cette réalité dont le diamètre se retrécissait à vue d’oeil. Il eut l’étrange sensation d’avoir déjà vu cette scène en quelque part. Il se tourna vers le lutin qui l’observait avec un sourire exagérement large.

« Oh, mère, maman, mommy, que voilà de beaux souvenirs. Ils font tous dans leur culotte quand ils réalisent qu’ils s’en retournent dans le giron de leur mère. Va. Tend. Touche. Jouis. Oui, c’est mammie qui t’attends. »

La moitié du bras enveloppé de cette substance visqueuse et rosâtre, l’homme réalisa qu’autour de lui se déroulait des scènes de sa vie qui s’entrechoquaient et qui lui rappellaient que la vie ici s’effritait pour faire place à une autre vie, un peu plus éternelle que l’autre. Le lutin et ses comparses s’étaient tus, immobiles dans leur cabriole interrompue. Pour eux, c’était un moment tout à fait tendre que de voir dans les yeux des hommes l’étrange révélation du passage de la vie terrestre à celle des anges.

Soudain, l’homme fut complètement aspiré par ce qui restait d’ouverture, soit à peine trois centimètres de diamètre. Le lutin siffla:

« Merde! On l’a perdu. Mais qu’est-ce qu’ils ont à nous raffler les gens dans le meilleur de leur vie? Allez, les amis, on plie bagages et on se trouve un autre bout de chemin à finaliser. »

La grosse machine s’ébranla et le paysage, déjà fort embrouillé, s’effaça dans un fondu au noir vaporeux.

*

La tête appuyée sur la toile verte de la plus grosse valise, l’homme sentit le gravier lui mordre ses fesses. Il avait mal à la tête et une faim douloureuse lui tenaillait l’estomac. Il entendit le crissement des pneus qui s’approchaient doucement. La grosse voiture noire s’arrêta à quelques mètres de son corps étendu. Il ouvrit les yeux et vit Gabriel, le chauffeur au regard neutre, en sortir tout lentement.

« Je peux vous aider à vous relever, Monsieur? »

L’homme grimaça en levant son corps endolori. Il regarda ses mains et souria, bien malgré lui. La vue de la chair rose le fit frissoner.

Tout autour d’eux s’affairaient des hommes et des femmes en salopette bleue foncée qui rangeaient leurs outils et nettoyaient leurs machines. Une odeur de goudron chaud enveloppait le bout du chemin. Un employé s’affairait à enlever le panneau « FIN ». Le chauffeur conduisit l’homme vers la voiture où ce dernier s’affaisa enfin en poussant un soupir qui en disait long. Une fois bien assis, il observa par la lunette arrière, le chemin asphalté d’un gris terne, craquelé et poussiéreux. En regardant vers l’avant, il constata qu’on avait fraîchement pavé un bandeau de route qui s’étendait jusqu’à l’horizon dansant. À sa droite, une grue achevait d’installer un large panneau sur lequel on pouvait lire:

Travaux d’urgence du prolongement de la route 60
Délais à prévoir
Nous vous remercions de votre compréhension

La Direction

L’homme se demanda qui était la Direction et ce qu’elle avait derrière la tête. Il n’était pas prêt d’oublier ce qu’il venait de vivre et lui en voulait un peu.

Il fouilla dans la poche de son veston et trouva deux cachets d’aspirine qu’il avala en fermant les yeux. Il tapota ensuite l’épaule du chauffeur:

« Allez, on démarre. Je ne sais vraiment pas où tout cela va nous mener. »

Le chauffeur tourna un peu la tête vers l’homme et dit:

« Moi non plus, Monsieur. Moi non plus. »

Et la voiture s’éloigna à toute vitesse vers un autre bout de chemin.

Une réflexion au sujet de « Le bout du chemin »

  1. Ce texte lumineux me fait un grand éclat de rire car je le trouve si contemporain en ceci qu’il décrit ce gouvernement qui étend sa route vers le plan nord afin d’y prolonger la vie des multinationales au service de ceux qui ont tant besoin d’oseille …
    Merveilleux et lumineux Patrice, repolissez encore ce jet fluide de l’esprit et éditez pour ceux qui savent toujours lire à travers les mots!
    Ah! quel bonheur tu me fais! MERCI, merci, merci encore.

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