Le chemin du bout du monde (1)

Seth prit avec lui un arc et quelques flèches pour aller chasser. Ce matin-là, il n’avait pas l’esprit à la chasse. Viane, sa douce voisine, avait été vue la veille avec un étranger et ils ne s’étaient pas gênés pour se montrer ensemble ce qui blessa profondément Seth.

Or, dès que les premiers rayons du soleil balayèrent la clairière, le jeune sortit de sa cabane et se dirigea immédiatement vers le sentier de la rive et se promit de prendre quelques minutes pour réfléchir à toute cette situation. Il connaissait, comme tous les villageois de Garvotte, le val magique qui permettait aux esprits troublés ou aux cœurs déchirés, de prendre un temps de réflexion avant de jeter trois pierres bleues dans le courant agité. Si les pierres laissaient derrières elles de l’écume jusqu’au grand tronc noir, il y avait de bonnes chances que la situation se résolve avant la prochaine lune.

Arrivé au val, Seth chercha trois pierres bleues, les plus rondes et les plus brillantes. Il les polit du revers de sa manche et prit le temps de penser à Viane et leur futur commun. Il souhaita qu’elle retrouve ses sens et jeta les pierres en retenant sa respiration. Or, en disparaissant dans le tourbillon d’eau, à peine une dizaine de petites bulles éclatèrent rapidement et des ondes troublées il ne restait que l’écho. Découragé, Seth ramassa ses armes et s’engagea sur le chemin du retour, remettant à plus tard sa quête de nourriture.

Soudain, un bruit attira son attention. Il lui parvint d’entre les ormes silencieux. Il mit sa main en visière et vit un étrange animal, une sorte de cheval blond recouvert d’écailles brillantes. On eut dit qu’il était recouvert de plaquettes d’or. La bête regarda l’étranger et s’en retourna vers les profondeurs des bois. Intrigué, Seth le suivit, poursuivant alors une ombre dans le fin brouillard qui enlaçait les troncs dénudés.

Il marcha ainsi pendant plusieurs lieues et au bout de trois heures, il parvint à un promontoire escarpé qu’il escalada avec difficulté. Le sol mouillé et les pierres acérées ne lui disaient rien qui vaille mais il préférait relever ce défi plutôt que de se morfondre pour les yeux d’une femme.

Au sommet de la butte, il fut estomaqué. La bête se tenait là, broutant quelques herbes, devant un paysage fort étrange. En fait, il n’y avait pas de paysage. Plutôt que de voir un ciel bleu, il vit non pas du noir ou du blanc mais le vide. Un vide incolore qui lui coupa le souffle. De part et d’autre de la falaise verte, il pouvait voir un sentier sauvage qui montait et descendait, entrecoupé de ruisseaux qui tombaient en chutes vertigineuses vers la brume puis à travers ce vide.

Il tendit la main, dangereusement penché vers ce vide et du bout de ses doigts tremblants, il sentit ni le froid ni le chaud mais un air tiède, de la même température que son corps. Aucune brise ne secouait les branches des arbres chétifs. Il prit une de ses branches cassées qui jonchaient le tapis épais du sol. Il la lança dans ce vide et la vit disparaître si rapidement qu’il eut l’impression de basculer avec elle.

La bête le regardait, la tête penchée sur le côté. Puis, elle hennit et se cabra pour sauta dans le vide. Elle aussi disparut en un clin d’œil et sans bruit.

Seth se dit qu’aucune bête, aussi fantastique que celle-ci pouvait être, ne se jetterait dans le vide — et surtout ce vide — sans raison. Il lui aurait fallu se sentir menacé et en danger de mort pour se précipiter ainsi vers l’inconnu. Il en déduit donc qu’il y avait peut-être là un chemin ou un autre monde qui lui offrirait de nouvelles aventures. Il ramassa son arc et ses flèches et se jeta à son tour dans le vide.

(à suivre…)

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