Le Coprin Brûleur

Antonin est entré dans la pièce le visage en larmes, rouge de feu, les bras en l’air du haut de ses deux ans et demi :

« Mamie, Tonin a grosse ecchymose! » qu’il me hurlait. Je me suis penchée sur lui pour constater qu’en effet il avait une espèce de gros bouton au milieu du front.

« Antonin, on ne dit pas ecchymose, on dit comédon. Montre à Mamie. »

Il se penche sur moi et dit : « Gros purpura putrescent, caca! » lâcha-t-il en repoussant mes mains qui s’approchaient de ce gros excès d’acné blanche à la corolle rouge vin.

« Tonin, Mamie a dit comédon. Ce n’est pas un purpura ou une ecchymose. Répète après moi : comédon. »

Le petit m’a regardée comme si je venais de la planète Terre et il m’a tiré sa langue double :

« Ecchymopurpura caca, pffrt! »

J’aurais dû le gifler parce que cette impertinence ne devait pas être tolérée, en tout cas pas sous mon toit. Mais Felipe venait d’entrer et il me vit raidir en entendant le petit défier mon autorité.

« Allons, allons, Tonin. Ne joue pas le petit nigaud. Mamie a raison. Elle a toujours raison. Qu’est-ce qui se passe, de toute façon? »

Je lui montrai la boule de pus qui apparaissait maintenant un peu plus grosse qu’il y avait une minute.

« Hou, la vilaine ecchymose! » s’exclama mon innocent de co-géniteur agréé.

« Fel, c’est un comédon, tu le vois bien, non? »

« What ever1… On va le brûler au laser magnétronique. Tu viens, Tonin? »

Antonin trépignait de joie. Il aimait les sondes thermométriques à branches supra-lumineuses, les injections d’eaux lectureuses, les suppositoires à explosions ultraviolettes et surtout le bains d’ions balsamiques qui lui donnaient un teint verdâtre tout à fait ravissant. Ils partirent donc à la salle de soins au 6e dessous tandis que je préparai les capsules nutritives pour le repas du nocturne. Il ne restait plus de poutine aux herbes de Provence mais je trouvai une petite capelette de fondant de couleuvre chocolatée qu’Antonin apprécierait à coup sûr.

Puis, le duo masculin revint avec un air inquiet et concentré.

« Quelque chose ne va pas? Le laser est défectueux? »

Felipe prit place sur le banc léviteur à ma droite et Antonin, boudeur, se lova contre le plastiforme mauve qui pendait du plafond.

« Il fonctionne à merveille. C’est l’ecchymose qui me tracasse. »

« Le comédon… » repris-je, un brin impatiente.

« Ce truc ne veut pas céder. Il continue de grossir et même si sa croûte est molle, on dirait que c’est du transnylon ou du permacell. Regarde! »

Il sortit de sa poche une perceuse à diamant portative qu’il actionna du bout du pouce et approcha la mèche rotative au-dessus de la bosse mouvante.

« Felipe! » hurlai-je en vain. La mèche, en touchant la surface du comédon, vola en éclat, poussant de toutes parts de fines particules de métal.

Antonin ne grimaça même pas. « Gros putré purpura d’enfoiré de caca! »

« Antonin! Surveille ton langage : on dit comédon, pas purpura! » bouillai-je entre mes dents.

Felipe commanda l’écran pour accéder aux mailles de la connaissance (nous avions un abonnement Terra Universalis) et entra plusieurs mots pour enfin obtenir soixante-mille sept cent quatre-vingt deux profils correspondant et il généra une synthèse qui apparut à l’écran :
« Les symptômes soumis correspondent au Coprin Brûleur, une manifestation assez rare de ce champignon subdermique qui produit une déjection folliculaire qui enfle rapidement si elle se trouve sous une capsule de mofette, cette dernière entraînant le durcissement de certains capillaires. Voir Les Derniers des Mohicans. Disponible en mDisque holographique, chantée par Frank Sinatra (1954). »

Felipe grogna en lisant les quelques incongruités qui s’étaient glissées dans la note mais nota tout de même le nom du chanteur qui lui était inconnu et commanda la psydose du livre de Cooper, histoire d’oublier ses tracas en fin de soirée.

Je lui demandai ce qu’il comptait faire alors qu’il appela à l’écran les images horribles de cas recensés sur trois planètes. Antonin jouait avec la boule de chair de plus en plus grosse, déclenchant des ploufs désagréables.

« Péter bouton, Mamie. »

« Oui, on va le péter, ton Coprin Brûleur, mon petit chou. Soit patient. Au pire, on t’achètera un sac à visage pour cacher le comédon vilain. »

« Crottin de purpura! »

Felipa suggéra se débarrasse de la tête d’Antonin et qu’on en commande une nouvelle mais la seule perspective qu’avoir à reprendre 2 ans et demi de soins éducatifs ne nous enchantait pas vraiment. Il proposa ensuite qu’on le vende aux marchands transclavagistes pour le refiler aux Fugitifs de Daemon-387 mais on avait beaucoup trop peur d’être retracé et expédiés à notre tour dans cet enfer aux confins de la galaxie.

Pendant qu’il parlait d’autres options moins intéressantes, il palma l’icône « Trucs Pratiques » et une seule alternative se présentait à nous : Laisser le Coprin faire son œuvre.

Le texte indiquait : « … car le Coprin Brûleur, bien que très peu esthétique dans les termes humains et verginotiens, peut très bien recouvrir tout le visage sans affecter les fonctions vitales de l’individu affecté. » Je grimaçai en remarquant que la protubérance recouvrait mollement l’œil droit et Antonin essayait déjà de le glisser sur son oreille.

Nous sommes donc tombés d’accord et je demandai à Antonin de venir s’asseoir sur mes genoux :

« Tonin, Mamie et Papie ont décidé que tu allais garder ton purpura… »

Il me regarda bizarrement : « Pas comédon? » demanda-t-il avec un peu de tristesse.

« Appelle-le comme tu voudras mais on va le garder et tu devras en prendre bien soin pour ne pas l’abîmer, d’accord? »

« Purpura Magnifika? » siffla-t-il entre ses dents acérés.« Oui, si on veut. Et puis, ça t’ira bien, avec tes ailes d’elfes, ta queue de lynx, tes yeux d’abeilles et tes palmes à griffes, tu ne trouves pas? »

1 Il a dit cette phrase en transallemanglais mais pour la compréhension du texte, j’ai choisi l’anglais ancien parlé sur la Terre il y a environ 800 ans (NdA)

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