Le départ de Fridolin

Je suis parti à 19h08 hier soir, pour aller me faire couper les cheveux. Pas en quatre: en longueur. J’avais la tête d’une vadrouille plus ou moins conservée des années soixante. Grand piquet, quelques poils rebelles trop longs sur une bou(il)le d’intensité.

J’ai roulé sur le boulevard et stationné ma bagnole sur le bord du trottoir. Il faisait frais et un léger vent faisait trottiner quelques feuilles jaunes et rouges sur l’asphalte sèche. Les phares des autres voitures perçaient des trous dans la quiétude de la nuit. C’était bien. Juste bien.

Puis, comme je m’apprêtais à pousser la porte du petit salon de coiffure, j’entendis un rire. Un de ces rires qui fait jaillir un immense point d’interrogation d’imaginaire dans notre réalité. C’était celui d’un enfant. Et diable que je me doutais de qui ce rire émanait:

« Qui est là? » demandai-je, comme si cela allait de soi.

Le rire cessa. Un froissement de vêtement, quelques soupirs puis le rire moqueur reprit.

« Écoutez, ce n’est pas drôle, sortez de là! » m’écriai-je sans m’occuper des rares passants qui avaient la tête ailleurs. Entendaient-ils ce rire comme moi ou bien était encore là le fruit de mon imagination?

La scène prit une tournure tragique, dans le contexte de ma vie. Une ombre sortit d’entre les deux maisonnettes. Je connaissais cet enfant, ou plutôt cette forme, pour l’avoir déjà observé… dans un miroir.

Cela remonte à mon enfance et à cette époque, je parlais souvent seul. Ou plutôt à ce petit bonhomme de six ou sept ans qui venait me trouver quand je ne m’y attendais le moins. Je l’appelais alors Fridolin, comme le personnage de Gratien Gélinas. Une sorte de lutin moderne qui rigolait toujours et qui me parlait en paraboles. J’ai fait l’erreur d’en parler à ma mère qui m’envoya consulter un pédi-âpre, un théra-pleutre et un toto-rhino-féroce-machin si bien que la présence de ces adultes le chassèrent définitivement de ma vie, du moins jusqu’à hier soir.

Il me fit signe de le suivre, descendant la rue vers la rivière. Dans la pénombre du boisé, il s’arrêta soudain et me fit un large sourire. Il n’avait pas vieillit d’une ride tandis que moi, avec les poids des ans, mes deux divorces, ma saga personnelle me rapprochait davantage de la retraite que du bal des finissants.

« T’es vieux maintenant. »

Je grimaçai: « Merci. Toi, t’es resté un bébé… »

Il riait de bon cœur: « Je suis venu te dire que je partais, » dit-il en mettant les mains sur ses hanches.

Partir? Pourquoi était-il revenu pour me dire qu’il partait? Je me sentis soudain fort mal à l’aise.

« Je ne suis jamais vraiment parti, Nicolas, » me dit-il en reprenant son sérieux. « Tu as maintenant 46 ans, bientôt cent ans, tu n’as plus besoin de moi. »

« Besoin?! Mais… » Je fus soudain envahit d’une immense tristesse. Bien sûr, comme adulte, cette petite voix qui me parlait souvent quand tout allait mal, quand je me sentais désespérément seul, c’était lui, toujours lui. Ce petit côté enfant qui me donnait cet air de jeunesse, ce devait être encore à cause de lui. Il m’habitait depuis tout ce temps et voilà qu’il m’annonçait qu’il allait partir.

« Partir où, Fridolin? Si tu pars, c’est la mort qui m’attends au coin de la rue, tu le sais bien, » dis-je en tremblant.

Je pliai les genoux pour me mettre à sa hauteur. Je tendis la main pour le toucher mais il recula.

« Oh, tu ne serai pas seul. Il y a quelqu’un d’autre qui viendra. Bientôt. Tu verras. »

Et sur ce, il disparut. Je revins à la maison, ma grande maison où il ne restait que des souvenirs. Ma copine dormait. Je me suis assis devant l’ordinateur pour écrire cette histoire mais au bout de quelques lignes, je me suis endormi.

Puis, ce matin, en prenant mon café chez Coffee-Inn, je feuilletais le journal lorsqu’un vieil homme vint s’asseoir à mes côtés. Il semblait avoir plus de 90 ans mais ses yeux bleus me donnèrent un frisson dans le dos.

« Ça ne te dérange pas que je m’assoie un peu? À mon âge, les longues promenades me scient les genoux. »

« Faites comme chez vous, » dis-je enfin à cet être mystérieux.

Mon voisin de table m’a regardé de façon étrange, puis a porté son regard à la chaise vide devant moi. Pourtant, le vieil homme y était encore, tout comme moi, d’ailleurs.

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