Le loup gris

Gilles marchait depuis plusieurs heures sur la neige fraîchement tombée lorsqu’il entendit le sinistre grondement. Les lueurs orangées qui filtraient à travers les troncs chétifs du boisé s’embrouillaient tout autant que sa vue qui commençait à faiblir. Le jour s’éteignait doucement et il savait que le froid reviendrait reprendre tout ses droits dans cette nature sauvage.

L’homme s’arrêta un moment, resserra les lanières de cuir qui liaient les raquettes à ses bottes. Même si la neige était dense et sèche, ce n’était pas une raison de se retrouver correctement chaussé lorsque la nuit viendrait. Un faux pas sur ce couvert glacé et il pouvait trébucher, se blesser et devoir s’immobiliser. Et ce n’était pas une situation qui était la bienvenue, il ne le savait que trop.

L’écho du grondement poursuivait sa hantise auditive malgré le chuchotement de la brise à travers les branches nues.

Gilles regarda de part et d’autre du sentier pour tenter de distinguer d’où pouvait bien venir ce bruit étrange. Il était pourtant habitué, ayant vécu une partie de sa vie dans les bois depuis son arrivée en Nouvelle-France, il a de cela plus d’une dizaine d’années.

La vie de trappeur n’étaient certes pas de repos et la présence d’animaux sauvages et des autochtones restées loin des étrangers dans ces coins du pays éloignés des grands centres ne lui facilitaient pas sa vie.

Il s’étira un peu et songea à se construire un abri avant que la nuit ne viennent tout effacer. La couverture nuageuse qui masquait une partie des cieux au-dessus de sa tête n’allait certes pas laisser la lumière de la lune le guider plus loin sur ce chemin.

Le grondement se fit encore entendre et il était définitivement convaincu n’avoir jamais entendu de tel auparavant. Les paupières rapprochés, il chercha un quelconque indice de la présence d’un animal ou d’un autre humain à portée de voix.

Comme les ombres se multipliaient rapidement, il ne sentit pas rassuré d’entendre ce curieux râlement. Il extirpa le couteau de sa pochette de cuir et le tint serré dans la paume droite, prêt à se défendre contre ce qui lui semblait plus menaçant que réconfortant.

Il lui revint en mémoire, au cours de ces quelques secondes d’attention sur la défensive, les paroles de sa chère Angélina qui, en le voyant mettre des provisions dans son sac, lui demanda encore une fois, la septième depuis le matin, de remettre son départ au lendemain.

« Je n’ai pas confiance devant le bleu pâle du ciel. On dirait bien qu’une tempête se prépare. Tu ne devrais pas partir. »

Il l’avait courtoisement réprimandée, accompagné de son sourire racoleur, celui-là même qui avait gagné son cœur, cinq ans plus tôt. La fille venait de la capitale et, contrairement à ses cousines, avait conservé ce visage poupon aux joues hautes qui lui donnait des allures de petites filles. La fille de Gaspard Simard n’avait pas hésité trois secondes lorsque Gilles lui avait fait part de ses intentions de l’épouser dès sa seizième année de vie. Le vaillant Gaspard qui avait été du même voyage que Gilles voyait d’un bon œil que cet aventurier dépose enfin ses pièges et reviennent dans la ville pour se joindre à lui dans le commerce locale qui prospérait. Mais au bout d’une année de mariage, Gilles se retrouva vite dans les sentiers qu’il connaissait mieux que la gestion des chiffres et les discussions autour d’une chope de cidre, la pipe au bec.

C’était son troisième voyage cette année. L’été avait été fructueux et le commerce payant. Son beau-père ne pouvait se plaindre car en dépit de son absence auprès de sa fille, il avait au moins le courage de ses ambitions et n’abandonnait pas à la moindre difficulté, comme c’était, hélas, le propre d’une majorité de citadins habitués aux aises de la ville.

« Je reviendrai avant la Noël, ma femme, avait-il dit en l’embrassant tendrement. Et on passera l’hiver à regarder grossir ton ventre, toi et moi, jusqu’à ce que ce petit fruit soit mûr pour voir le jour. »

Gilles cligna des yeux. Un coup de vent venait soulever la rafale et la neige lui chatouilla le nez. C’est à ce moment qu’il distingua l’ombre différente des autres, sur sa gauche, un peu au sud des dernières lueurs du jour.

« Ce n’est pas une bête ordinaire, se dit-il en s’accroupissant. Est-ce un ours? Un orignal? Sait-elle seulement que je suis là? »

Il évalua le vent qui faisait tournoyer des draps de neige autour de lui. Difficile de savoir la direction de cet élément changeant de la nature. Tantôt poussé, tantôt repoussé, il huma le fond de l’air de son nez rougit par le froid.

Il posa son ballot de peaux et y posa son couteau. D’un coup d’épaule, il fit basculer son mousquet et l’arma, en prenant soin de vérifier si tout était fonctionnel. Rien de plus dangereux que de se retrouver devant une bête inconnue avec une arme silencieuse au bout des bras.

Il reprit son couteau et laissa derrière lui les peaux pour s’engager en dehors du sentier, vers l’ombre qu’il avait vue passer.

Il fallait faire vite mais la prudence lui commandait de ne pas se fier au couvert de la neige pour éviter de se faire repérer. Les craquements et les frottements de la glace sont tout autant des signes déclencheurs d’alerte pour la bête sauvage. Il y a des sons que l’oreille humaine ne peut entendre et ceux-ci sont au cœur du système auditif de l’habitant de la forêt.

Il n’avait pas marché une lieu que le grondement se fit entendre pour une troisième fois, cette fois-ci, à quelques pieds de lui. Il s’immobilisa et s’accroupit en attendant la suite. Que ferait la bête? Fuira-t-elle ou, au contraire, se présentera-t-elle en mode attaque pour défendre son territoire?

La lumière du jour faiblissait jusqu’à son dernier souffle. Ce n’était plus qu’un jeu d’ombres parmi des milliers d’autres. Heureusement, la neige traçait un nette démarcation dans ce tissage de noirceur. Le regard vissé vers la source du souffle de la bête, Gilles assura sa prise sur l’arme. Il scruta les soldats silencieux au garde-à-vous qui peuplaient la forêt de cette nuit naissante.

Il souffla devant lui l’air chaud extrait de ses poumons. Le nuage dense se déforma, s’étira pour ensuite disparaître dans un entrelacement de fils fragiles. C’est alors qu’il vit que la bête s’était approchée de lui sans qu’il ne s’en aperçoive.

C’était un loup gris, la plus immense bête qu’il n’eût jamais eu l’occasion de croiser dans son existence. Elle était assise à quelques centimètres de lui et le fixait tout aussi intensément que lui. Elle aussi poussait de grosses boules ouatées de vapeur de sa gueule entrouverte.

Gilles se prépara au pire. Il n’osait pas bouger, les bras prêts à braquer le canon de l’arme vers la tête du loup s’il clignait des yeux. Mais, un seul mouvement de sa part pouvait aussi déclencher l’attaque de la bête avant même qu’il ne puisse se défendre.

Ce combat des regards dans l’immobilité du sanctuaire des dieux de la nuit dura une éternité. Le loup ne grogna pas. Il était visiblement seul à moins que ses congénères n’aient usé de stratégie pour l’attirer dans un piège et attendaient le signal de leur chef pour passer à table.

Gilles inspira doucement l’air glacé et décida de jouer le tout pour le tout :

« Que me veux-tu? dit-il dans un murmure, ce qui fit bouger les oreilles de la bête. Tu veux me faire peur? Tu veux m’attaquer? »

Le loup se détendit, cligna des yeux et se lécha les babines.

« Tu veux manger? Je n’ai pas de viande, mon vieux. Je suis ton seul espoir, n’est-ce pas? »

Il parlait plus fort maintenant et l’écho de sa voix se répercutait faiblement à travers les troncs d’arbres.

« Qu’est-ce que tu attends? Viens! »

Il jeta son arme à ses pieds dans un geste théâtral. L’animal la regarda et poussa une sourde plainte, comme si elle était blessée.

Ils se toisèrent encore un moment comme ça, sans parler, à enfumer l’air de la nuit de leur chaude haleine.

Gilles commençait à ressentir l’effet du froid car l’immobilisme dans ces lieux menait tout autant à la mort que les crocs de la bête sauvage. Mais cette dernière ne broncha pas pendant de longues minutes.

Il se demanda s’il pouvait tout simplement rebrousser chemin et laisser là le loup solitaire qui se taisait impertinemment. Sans le quitter des yeux, il mit la main autour du canon et ramena l’arme près de lui. Il se releva avec sérénité et baissa un peu la tête, comme pour saluer son hôte avant de le quitter :

« Ce fut un plaisir, mon ami. Mais je dois poursuivre mon chemin maintenant. Tu devrais faire de même. »

Il recula de quelques pas, ce qui n’était pas chose facile empêtré dans ses raquettes. Pour éviter de trébucher et se retrouver une proie plus facile pour l’animal, il s’immobilisa une dernière fois et observa l’étrange lueur qui suintait des pupilles du loup.

« Tu es vraiment la chose la plus bizarre qui me soit arrivé de rencontrer, l’ami. Adieu! »

Il détourna le regard et marcha. Il se retourna après avoir fait quatre pas. La bête n’était plus là. Disparue sans faire de bruit.

Il retrouva son ballot et ajusta son bagage avant de poursuivre son chemin dans les ombres du sentier.

Cette nuit-là, alors qu’un feu réchauffait son abris de fortune, il fut convaincu que la bête l’avait suivie et s’était installée tout près afin de passer la nuit auprès de son nouvel ami.

Gilles se réveilla au matin devant son feu de camp éteint. Toute la forêt s’était habillée de givre. Le froid mordant avait recouvert le pays mais il ne le ressentait que sur son visage. Tout le reste de son corps était si chaud qu’il transpirait.

Il entendit un faible grognement et réalisa ce qui s’était produit. Une fois endormi, l’engourdissement du froid s’était vite installé et n’eût été de la présence du corps chaud du loup gris, Gilles serait mort de froid.

La bête était là, couchée sur lui, sa gueule à quelques pouces de son visage. Gilles aurait pu crier mais il fut pris d’un fou rire qui aurait pu le faire passer pour un dément. La bête se leva, se secoua et l’observa un moment avant de disparaître derrière un tronc déraciné.

« Hé! Je n’ai même pas eu le temps de te remercier, l’ami! »

Gilles remballa ses affaires et reprit le chemin du sentier. Ce ne fut que lorsqu’il atteignit le poste de traite qu’il réalisa que personne n’allait croire ce qui lui était arrivé. Il sourit en entendant le hurlement du loup gris à travers l’immensité de son pays.

Une réflexion au sujet de « Le loup gris »

  1. Pas perdu la patte de ton style, mon Pat!
    Je songeais auparavant, dans mon moment à la table, que le courant électrique nous quittait comme en 1998. Puis je m’imaginai qu’en 1936, je naissais dans ce soir d’automne alors que cette lumière naturelle des lampes adoucissait les pleurs de ma naissance.
    Douce nuit!
    Je souris à ta lecture tout en ménageant l’éclairage autour de moi., l’oreille enchantée de ces voix de l’Hilliard Ensemble.

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