Le Noël des Anges

Il y a très longtemps, en ces temps où mon corps avait encore la force de se déplacer dans la neige folle et où les hivers avait cette dimension pittoresque d’immensité et de froid, je me suis levé tôt en ce matin glacial de Noël. Toute la maison était endormie. Dans l’âtre rougeoyaient encore des braises réconfortantes. Sur le sol, on trouvait les jouets et les chandails en grosse laine tricotés avec amour par Grand-mère. Sur la table, on avait laissé les beignets saupoudrés de sucre, les quelques pointes de tarte à l’érable, les carrés de sucre à la crème et les traditionnels biscuits colorés que les enfants avaient fabriqués avec tant de joie. Mon coeur n’était pas lourd en ce doux matin d’hiver. Il y avait dans l’immobilité du moment, un brin de nostalgie de ma propre enfance qui revenait m’habiter et je dus réprimer un frisson tout en enfilant mon manteau et mon foulard.

Le soleil n’arrivait pas encore à dominer les grandes branches dénudées. Un vent courait sur la neige folle qui dansait avec lui pour se calmer plus loin sur les crêtes discrètes. La croûte bleutée craquait sous mon poids et je pouvais sentir la terre supporter tout mon poids, me prendre dans ses bras et me bercer dans le sentier de neige qui s’ouvrait devant moi. Un lièvre qui m’observait depuis ma sortie de la maison s’en retourna tout doucement vers les siens en faisant danser ses oreilles. Le vent se fit plus docile dans le bois. Une odeur de vie régnait ici. Une vie d’hiver, il faut le dire. Une odeur différente de celle qu’on cueille en été où les aiguilles de pin et le bois décomposé forment un parfum si envoûtant. Non, cette odeur d’hiver cachait l’image temporairement figée de la nature si généreuse. Une odeur de sève, un soupçon de fauve, de peau, de lichens. Je me souviens avoir ce matin-là, humé ce fumet qui se faufilait dans mon quotidien naissant.

Puis, au détour de la grande branche morte, où nous jouions ma soeur et moi en ces temps reculés de mon enfance, je vis sur la couche parfaite de neige blanche ces trois petites traces inquiétantes: trois paires de petits pieds nus bien imprimés dans la poudre gelée. Mon coeur s’arrêta. Mes oreilles rougies par le froid intense me firent l’impression de devenir chaudes et le battement de mon coeur, qui venait de prendre des allures de galop, se fit entendre jusque sur le dessus de ma tête.

« Des enfants? » me questionnai-je alors en me penchant sur ces traces mystérieuses.

Mes yeux cherchèrent dans la direction où ces petits pas menaient. Je fus bien vite de nouveau debout et entrepris de retrouver les propriétaires de ces petits orteils qui devaient être gelés s’ils étaient encore vivants.

Vous décrire l’angoisse qui monta en moi en ce pourtant paisible matin serait peine perdue. Tout mon corps fut envahit de chaleur et de tremblement. Je trébuchai à plus d’une reprise à travers le sous-bois où s’empilaient mille branches et roches éparses. Il y avait certes moins de neige sous le couvert des arbres mais je ne prenais pas soin de regarder où mes pas me menaient n’ayant d’yeux que pour les traces délicates des pieds d’enfants.

J’ai marché au moins une heure, ignorant tout des les lieux que je traversais. Les pas se perdirent sur la surface gelé d’une petit rivière étroite. Paniqué, je cherchai au-delà de la surface noire, craignant de voir une fissure qui aurait pu leur être fatale. Mon regard se posa sur quelques ombres de l’autre côté de la rivière qui me confirmèrent que les petits êtres avaient réussi à traverser l’eau sans encombre.

Je m’y rendis prudemment et une fois de l’autre côté, j’entendis des rires étouffés. Je crus voir un drap blanc se mouvoir derrière une immense roche recouverte de lichens. Une jeune biche toute timide se tenait là, observant ce que je ne pouvais pas encore voir. Les rires s’intensifièrent alors que je contournais le rocher. Ce que je vis, ce matin-là, derrière la pierre, me laissera toujours un doute dans mon esprit.

Trois anges aux cheveux d’or dansaient autour d’une poignée de cocottes de pin. C’était trois enfants avec de grandes ailes blanches. Au-dessus de leur tête, je vis une lueur qui ressemblait à une auréole. La biche n’était pas la seule à observer cet étrange spectacle. Il y avait là quelques lièvres et un raton-laveur. Deux ou trois souris au museau frissonnant grignotaient des bouts de bois en jetant de temps en temps un regard incrédule vers la farandole. Des oiseaux, des moineaux pour la plupart, tournoyaient autour d’eux en piaillant gaiement. Je me croyais dans une scène d’un dessin animé de Walt Disney. Accroupi dans la neige, je me suis surpris à pleurer. De grosses larmes chaudes qui tombaient sur la neige alors que je me laissai bercer par les rires des anges. Puis, de derrière moi, parvint une voix qui semblait sortir de l’oubli:

« Sébastien, tu ne m’embrasses pas? »

Je me suis retourné. Ma soeur, toute enrubannée de soleil et de cheveux dorés, m’observait avec de grands yeux brillants. Ma soeur, morte cinq ans plus tôt, noyée. Mes bras l’entourèrent et les sanglots se firent plus intenses. Voilà pourquoi cette étrange danse avait fait monter en moi d’aussi troublants sentiments. Comme je pleurais en sentant sa peau et ses cheveux sur mon visage. Elle me rassurait, me disant que tout était bien là où elle était, qu’elle me suivait partout où j’allais, que je n’avais à avoir peur… Mais tout cela était si étrange.

Les anges étaient maintenant autour de nous deux. J’entendis les cloches de l’église dans un lointain écho. Nous tournions et rions si gaiement. Je venais de retrouver mon enfance avec Dominique. À un moment donné, je suis tombé à genoux devant elle, n’en pouvant plus de toute cette émotion. Elle prit mon visage entre mes mains et dit:

« Je dois partir, Sébastien. Je reviendrai quand viendra le temps de me rejoindre ici. D’ici là, fasse que tous tes Noëls soient aussi merveilleux que celui-ci. Fait attention à ton coeur et calîne ton âme. Je t’aime. »

Et elle disparut dans un tourbillon de neige. Les anges voletaient autour de cette colonne lumineuse et furent bien vite enveloppés eux aussi par le scintillement qui fuyait dans le bleu intense au-dessus de moi.

À quatre pattes dans la neige, il me fallut un moment pour reprendre mes esprits. Les larmes gelaient sur mon visage. Je rebroussai chemin en suivant les traces imposantes de mes semelles de bottes. Les petits pas avaient disparus. Il ne restait que les miens dans la croûte fragile. Je souriais en pensant que je venais de vivre un moment exceptionnel et que je le chérirais toujours dans mon esprit sans en partager le moindre instant avec mes proches. C’était mon secret. Et aujourd’hui, je sens qu’il me faut l’écrire ici tant la fatigue m’accable. Je suis vieux et je sais qu’elle viendrait me retrouver tantôt quand j’écrirai les derniers mots de cette histoire.

Je n’ai plus revu les anges. Ma vie a été remplie de petits bonheurs et de petits malheurs. Je ne regrette rien de cette vie et aujourd’hui, j’ai vu mes enfants et mes petits-enfants. Je leur ai offert à chacun un petit ange assis sur une lune souriante. C’est ma façon à moi de les remercier. Si je le peux, et s’ils le veulent, j’irai, à mon tour, les trouver dans le petit bois, derrière la maison, un autre Noël des anges.

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