Le pendule

Ça n’a pas d’allure.

Jimi est là, qui se balance à gauche et à droite, depuis une heure, tout fier qu’il était de provoquer, de choquer, de faire bouger les choses et la seule chose qui bouge, dans un interminable va-et-vient, c’est son corps inerte, avec son visage horriblement déformé par la corde qui lui tord le cou. Jimi s’en fout, bien-sûr. Il n’a plus cette préoccupation puisqu’il n’est plus Jimi. Il est devenu un souvenir, une grimace pour ceux qui le verront tantôt, accroché à sa mort par un fil rugueux. Il ne s’en fait plus comme tantôt, alors que dans sa tête se chamaillaient les cris de sa femme, les pleurs de ses enfants; alors que dans ses narines pateaugaient les odeurs de caoutchouc brûlé sur l’asphalte , l’odeur de sa propre peur quand le silence est revenu, l’odeur de son urine quand il a poussé la chaise; alors que dans ses yeux dansaient le geste provoquant, celui d’un je-m’en-fous blessant, du regard de haine de son aîné, du tremblement la cadette, d’un soubresaut du serin gris; et, alors que dans sa bouche montait la bile, la haine et la peur qu’il n’arrivait plus à avaler, comme il faisait depuis trente ans.

Jimi est un souvenir. Il ne pleurera plus seul entre ses quatre murs, ne vomira plus sur le carrelage froid, ne pensera plus à se noyer dans ses propres larmes. Jimi. Une ombre de lui-même de son vivant. Jimi, une ombre tout court dès les premiers instants de sa mort.

Jimi. Ce sera un cri, je crois, celui de sa femme quand elle tombera à genoux devant sa dernière niaiserie, son dernier coup de chapeau. Elle lui hurlera des tas de bêtises, des je t’aimais imprégnés de regrets et de colère, des insultes pour sa chiennerie, sa fuite, ses regards morts bien avant son heure. Elle se taira, voulant le frapper, pour une fois, le secouer, le réveiller pour mieux le tuer encore. Elle le cachera, le beau Jimi, aux yeux de ses enfants, pour qu’ils ne voient pas le visage gonflé de leur géniteur. Elle leur dira: “Papa est parti” et les chassera, mentira pour qu’ils ne souffrent pas. Et ils souffriront doublement de ce mensonge, comme on souffre toujours de l’amour et de la haine qu’on ne peut atteindre. Seul avec lui, avec son Jimi qui riait tant et qui ne disait jamais rien sauf quand il était en colère, et même, dans sa tumultueuse colère, il ne disait jamais rien de mal, se plaisant simplement à retourner dans son propre visage les méchancetés qu’elle lui sortait, seul avec lui, oui, elle le serrera dans ses bras avant de se le faire arracher par des hommes sans émotions. On lui jouera des “Ave Maria” à ce bon Jimi, et le son enveloppera son urne de cendre grises, dans l’atmosphère humide et froide de l’église. On chantera ses louanges tout en fermant les yeux sur ce geste égoïste. Aujourd’hui, on oublie tout. Et après, quoi? Après la vie reprendra le dessus. Jimi restera une photo couleur où il souriait, main dans la main avec la cadette qui essaie pour la première fois ses patins à roues alignées, une autre posant pour la gloire avec son fils, poisson en main, dans une barque dans le Nord. Une autre sur sa moto. Pauvre Jimi. Chanceux, va.

On regardera la bande vidéo de leur voyage en Jamaïque. On versera une larme et on dira qu’il était bon, qu’on l’aimait donc. On le regrettera dans ces quelques instant où le temps s’arrête et suspend son tourbillon pour qu’on puisse voir à travers ses branchages complexes un semblant d’amour, de paix et d’espoir que demain sera meilleur.

Jimi bat la mesure du temps, seul dans son sous-sol de banlieue. Le jour s’étire, disait l’écrivain, tombe depuis peu vers la fin de ce jour. Le ciel est si bleu et l’air si chaud qu’on se croirait au beau milieu de l’été. Et pourtant les arbres bourgeonnent à peine. Le gazon va s’habiller de vert si vite que les gens de la banlieue se remettrons à maugréer des regrets parce que le chant de la tondeuse devra se faire encore entendre.

Jimi s’en fout. Il est parti. Il n’est plus qu’une carcasse froide et sourde aux pleurs qui viendront. Jimi est sauvé. Jimi ne pleurera plus. Il est redevenu cet enfant dans les bras de sa mère et lui raconte sa vie, lui épargne l’épilogue, toujours discret et poli. Elle lui chuchote de gentils mots qui le réconfortent et le rassurent. Il monte doucement vers la lumière et s’abîme en elle. Il ne verra pas sa femme entrer. Il ne verra rien de la mort qui lui faisait si peur. Il entrera enfin dans la vraie vie.

Sacré Jimi.

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