Le plat de résistance

J’ai tout mangé. Tout. Il ne reste que des plumes. Je suis fière. Mon premier repas depuis trop longtemps. Alors, maintenant, je digère.

Il est vrai que j’aurais aimé avoir un digestif. Un bon cognac aurait été bienvenu mais ici, la boisson, tout comme la bouffe, c’est d’une rareté rare. Je me contente de regarder l’horizon et le soleil qui s’y étend.

Sur mon île, il n’y a que des arbres, la mer tout autour et un soleil qui ne cesse de darder de ses rayons brûlant la plage trop blanche. Ici, même l’ombre est difficile à supporter. Alors, quand vient la nuit, je me réjouis de la pluie qui tombe, doucement, comme une caresse sur ma peau nue. Je m’en gave car c’est ma seule source d’eau potable. Je reste là, la bouche ouverte, les yeux fermés, à frissonner comme si c’était le meilleur des orgasmes. Et ce l’est, croyez-moi.

Des fois, je rêve que chacune de ces gouttes tièdes est un bout de langue qui me chatouille. La nuit noire me permet, même si je suis complètement seule et que je pourrais le faire sans gêne au grand jour, me permet donc d’ouvrir mes jambes et offrir tout mon corps à la nature.

Voilà deux semaines que je suis ici, naufragée, sur une île au milieu du Pacifique. Je me suis endormie chez moi, dans mon loft sur la rue St-Urbain à Montréal et j’ai fait un cauchemar après avoir trop bu de vin du dépanneur. J’ai rêvé m’être envolé dans les serres d’un aigle géant qui m’a soulevé au-dessus du sol aussi vite qu’un jet de l’Armée. Du coup, je me suis crue morte. La lumière était si intense que je me demandais comment je pouvais encore plus fermer mes paupières déjà closes. Et dans ce rêve fou, j’étais à poil, comme à ma naissance, raison de plus de me croire morte.

Après au moins une couple d’heure de vol plané au-dessus des Grands Lacs, des Rocheuses, on a bifurqué vers le Sud en longeant la côte. J’ai vu San Francisco et son fameux pont. Puis, j’ai commencé à sentir de la fatigue, et j’avais un vertige du diable. Mais que pouvais-je faire de plus, moi qui était coincée dans les pattes d’un oiseau de proie au beau milieu d’un rêve à la con? Il va vraiment falloir que je fréquente la Société des Alcools plutôt que donner mon pécule pour du vinaigre de raisin cheap vendu par mon cher Faroud.

Je crois que je me suis endormie dans mon rêve. C’est ce qu’y m’a fait réalisé que je n’étais peut-être pas en train de rêver mais bien de vivre vraiment ce curieux voyage.

On a atterri ici, sur cette île pas très grande. À vue d’aigle, elle fait peut-être 10 kilomètres carrés, pas plus. Des lagunes turquoises. Du sable blanc. Il ne manquait plus que Tom Hanks et je n’en demanderais pas plus. Mais l’atterrissage a été abrupt et je me suis sablé les genoux. Ce ne fut pas une jouissance que de se rincer les articulations dans l’eau de mer. Erreur tropicale!

Bref, mon aigle est resté 2 semaines avec moi. Il partait le matin et me rapportait un lièvre ou une sorte d’oiseau qui ressemblait à une perdrix. Puis, hier, il est resté à mes côtés, secouant ses ailes. Il n’a pas décollé de la journée. J’avais faim. Je l’ai poussé de sous mon abri mais il a menacé de me becqueter les mamelons, cet idiot. Alors j’ai fait la conne et je l’ai tué. Il était bon.

Maintenant, je me fais un oreiller de ses plumes. Je suis vraiment idiote car j’ai mangé mon pilote, mon avion de retour, mon Provigo…

Et là, dans la chaleur qui s’étiole, j’appréhende le reste de mon cauchemar tout en digérant mon plat de résistance.

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