Les clefs du paradis

Rosario est arrivé juste au moment où Laurette s’est assise sur le bord d’un nuage. Elle prenait le temps d’admirer l’immensité du ciel, les yeux encore rempli de larmes de bonheur. Quelle merveilleuse sensation de ne plus avoir mal, ni faim, ni soif, de ne sentir ni tristesse ni envie. Libérée du poids de son âge, elle se retrouvait à ses dix-sept ans quand son beau grand Rosario s’amenait avec sa Plymouth rouge feu, faisant rigoler ses amies. Laurette, elle, baissait les yeux, rougissant presqu’aussi intensément que la tache rouge qui déchirait leur bel après-midi d’été sur les rives de Grand Métis.

Laurette lèva ses yeux de biche pour revoir celui qui l’attendait, lui avait-on dit, si impatiemment, au porte du paradis. Rosario se placa devant Laurette et lui parlat, les mains, cherchant encore à se cacher dans les poches de ses pantalons éternellement trop grand :

« Eh bien, c’est faite, astheure » dit-il avec un trémolo d’émotion.

« Eh bien, c’est toi, ça bin l’air » répliqua Laurette en tirant sur sa longue robe de bal pour l’ajuster sur sa poitrine. Elle bomba le torse. Elle se dit: « J’ai des seins, Seigneur, j’en ai! Ils sont revenus, jésumarijoseph… »

« T’as de beaux cheveux, Laurilaure »

« Merci. Ta crête de coq est pas mal du tout, comme dans le temps. »

Il s’approcha d’elle et lui caressa le visage, comme il le faisait si bien.

« Tu m’as manqué » chuchota-t-il.

« Pas autant que moi… » répliqua-t-il.

Elle se leva et se laissa bercer un moment par ses bras et ses yeux de chambre à coucher.

« Je sais pas si on peut ressentir encore des affaires de même par ici, mais on dirait que j’ai la tête qui tourne. »

Rosario la serra plus fort et lui murmura des mots que lui seul savait prononcer.

« Et puis, on dirait que tu es plusse que vrai, mon beau Rosario parce que ce que j’ai sur le ventre n’est certainement pas un mirage ou une illusion! »

Laurette se trémoussa. Elle était heureuse car il n’y avait plus de douleurs qui la paralysait de haut en bas. Le seul étourdissement qui la prenait si doucement fut dû à la présence de son défunt mari qui la caressait comme un vent d’été à la brunante plus de 27 ans plus tard.

« Eh que t’es belle! »

« Arrête donc tes niaiseries. Pis fait moi faire un tour de ce maudit paradis que j’attends depuis si longtemps. »

Rosario lui prit la main et l’invita à marcher à ses côtés. Il marchait comme s’il dansait, comme quand il était un peu pompette. Elle revoyait enfin ses cheveux défaits, sa belle bouche toute souriante et ses yeux endormis si brillants. C’était une de ces curiosités qui l’avait attirée au début : cet air endormi et pourtant si éveillé. Il savait quoi faire de ses deux mains, elle s’en souvenait. Mais il la respectait, ce que les autres n’avaient jamais fait.

Ils marchèrent un moment dans les vapeurs blanchâtres des nuages quand ils parvinrent soudain devant une grande porte de fer forgé. Il commençait à faire noir. Le ciel prenait des teintes de bleu profond. Il y avait des fleurs partout autour des vieilles pierres, des roses blanches et jaunes, des marguerites qui se balançaient effrontément et un tapis d’herbe qui ressemblait à velours vert vivant.

Rosario tira sur la porte. Elle ne s’ouvrit pas. Il mit sa main au-dessus de ses yeux et se pencha pour mieux voir ce qui se cachait derrière les montants de fer.

« On dirait qu’on est tout seul. Je ne comprends pas, Saint-Pierre est toujours là. Il doit se passer quelque chose d’anormal. Youhou! Il y a quelqu’un? »

« T’as pas une clef, quelque chose? »

« J’ai des clefs, ma mignonne, mais je ne sais pas si j’ai celle qui ouvre c’té portes-là. »

Il sortit son trousseau de clefs. Il en essayant quelques-unes en riant mais aucune ne leur permit d’ouvrir ces portes géantes.

« Bin là… » maugréa Laurette. « Ca commence mal, on dirait bin. »

« Énerve-toi pas, ma Laurilaure. On va y arriver. Au pire, on couchera sur un cumulus. Tu vas voir, c’est encore meilleur que sur un lit. »

Encore deux ou trois clés et Laurette s’approcha de son amoureux. Elle lui demanda de laisser tomber, que Saint-Pierre allait bien finir par repasser un moment donné. Rosario souriait, un peu gêné.

« Le plus bizarre, c’est qu’il en passe du monde par cette porte-ci. Ca n’arrête jamais. Jamais, je te jure. Pis là, il n’y a personne. On s’est peut-être trompé de porte. »

« Trompé? Es-tu en train de me dire que le paradis a plusse qu’une porte? »

Rosario toussota.

« Bin, je sais pas. Il y a la porte du paradis pis… la porte de l’enfer. »

« L’ENFER? » s’écria Laurette, un peu paniquée. « Tu veux me faire rentrer par la porte de l’enfer? Ah, Seigneur, ma soeur Rosette avait raison: j’m’en va drète en enfer! »

« Calme-toi, Laulaure. C’est pas la porte de l’enfer, c’est certain. La porte de l’enfer n’a rien à voir avec ça. C’est plein de feu, de gluant et ça pue. Alors ca ne peut qu’être qu’une autre porte du paradis. »

Laurette regarda derrière elle, en soupirant.

« Mais, Rosario, il n’y a rien d’autre par là. C’est juste des nuages. On ne pourrait pas revenir en arrière et prendre un autre chemin? »

Rosario pensa un moment et secoua la tête.

« On ne peut pas revenir en arrière. C’est ici, j’en suis certain. On va essayer d’autres clefs. »

« Il fait noir, mon amour. Laisse faire les clefs. Fait-moi connaître tes petits nuages… »

Et il lui fit connaître, tout gentiment et avec tout l’amour qu’il lui manquait depuis ces dernières années, comme une promesse retenue d’un seul souffle. La nuit leur parut courte et lorsque le soleil monta dans le firmament étoilé, une étrange chaleur les enveloppa. Au-dessus d’eux, une trentaine d’anges, les bras croisés, les regardaient enlacés dans un léger sommeil. Un toussotement se fit entendre. Laurette leva la tête et vit un homme qui se tenait un peu à l’écart, les poignets aux hanches, tapant du pied sur le cumulus froissé.

« Alors, Rosario Manseau. On prend un peu de vacances? Je suppose que cette jolie créature est la Laurette Samuel, qui a occupé les longues soirées de méditation des dernières 27 années. »

Laurette se leva précipitament, défroissant tant bien que mal sa longue robe de bal. Elle placa ses cheveux et rougit bêtement. Elle tendit la main. L’homme la baisa en s’inclinant:

« Bienvenue au paradis, ma bonne Laurette. Prenons quelque peu d’avance sur notre joyeux parleur qui tarde à reprendre ses sens (coquin, va!) et franchissons les portes du paradis… En passant, je suis Saint-Pierre. »

« Enchantée de vous connaître. Je.. euh, nous avons essayé d’ouvrir les portes avec les clefs et… »

« Chut. N’en dites pas plus, jolie âme, nous allons franchir le seuil. »

Les portes s’ouvrirent en silence. Elles paraissaient si grandes et fortes, presque neuves alors que la veille, leur apparente vétusté l’avait surprise. Les herbes valsaient et une multitude de papillons colorés virevoltaient autour d’eux. Le soleil, qui émergeait des ombres de la terre, provoquait une coulée lumineuse jaillissant des couches molletoneuses des nuages. Ce fut une myriade de couleurs brillantes qui accueillirent Laurette. L’instant d’après, Rosario les rejoignit avec souplesse. Laurette ne pouvait tout voir en même temps. Ses yeux brillaient d’amour et de bonheur. Le coeur bondissait dans sa poitrine, comme une enfant le matin de Noël au milieu d’une pile de cadeaux inespérés.

« Ah, si mes enfants pouvaient voir ça! Il me semble que je les entends encore chanter… » se dit-elle en caressant les nuages colorés.

Elle marcha, comme une reine, sur ce tapis de fougères, de laine, d’eau et de lumière, la tête haute comme une reine pénétrant dans le royaume de Dieu. Des milliards de visages la comtemplait. Elle cherchait celui de sa mère, de son père, de ses parents disparus depuis si longtemps. La lumière bien que forte et envahissante, se voulait douce et apaisante. Peu à peu, les visages s’estompèrent. Elle ne sentit plus les bras de Saint-Pierre ni ceux de Rosario. Ils se fondirent en elle, tout comme le reste de cette splendeur. Elle n’eut plus bientôt de corps ni d’idées. Elle aurait voulu le dire mais ses paroles devinrent une énergie pure qui se maria au reste de la masse. Elle ne fit bientôt plus qu’un avec le paradis.

Dans un instant d’utlime réflexion, elle comprit qu’on lui avait laissé la chance, une dernière fois, de faire l’amour avec son Rosario, comme un être humain. Saint-Pierre lui fit un clin d’oeil céleste et ainsi commenca son éternité.

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