Les vieux artistes

Dans une grande salle comble, on retrouvait toutes ces têtes grises ou chauves. Des artistes d’hier qui se réunissaient, une fois par mois, pour s’entraider, pour comprendre cette société qui jadis les vénérait et qui semblait les avoir oublier.

On parlait beaucoup lors de ces soirées. On invitait des plus jeunes, des débutants, des gradués de l’école de théâtre, pour qu’ils viennent leur faire des transfusions de bonheur ou d’innocence. Parfois, il y en avait un qui s’asseyait, sérieux comme un général de l’armée, qui regardait l’audience et fermait les yeux, envahit par le doute et aussi par la peur de se retrouver parmi eux, des fantômes qui alimentaient leur enfance, leur adolescence, qu’ils avaient admirés dans les DVD repiqués qu’on sortait à qui mieux mieux et qui enrichissait les producteurs plutôt que les artistes.

René était parmi eux ce jour-là. âgé de 81 ans, il gardait espoir qu’on le prenne pour un rôle, son dernier, ou son avant-dernier, combattant devant la retraite ennuyante. Il montait des pièces dans les résidences, dans les centres communautaires. Il faisait rire les plus tristes, pleurer les trop enjoués. Parfois, à son grand dam, il oubliait des grands pans de son texte, restait là à jouer avec ses pouces, regardant les spectateurs qui comprenaient que trop bien que le temps grugeait ce monument de l’art théâtral. Il avait préparé un petit discours d’ouverture, quelques blagues et allait annoncer la visite, la grande visite, la superstar de l’heure, Mélanie Gougeon, vedette de la série « Les hangars », un thriller de science-fiction sans précédent qui frôlait un peu trop la réalité. Dans cette saga suivie par des millions de personnes, l’héroïne, Bianca, cherchait à comprendre ce qu’il était advenu de son père, un retraité de 76 ans, mystérieusement disparu alors que le gouvernement annonçait de nouvelles mesures un peu trop drastiques concernant les gens d’un certain âge. On découvrait qu’un groupe financé par l’état prenait en charge les aînés et les éliminait en faisant passer cette triste fin pour un accident ou une mort naturelle. Bien entendu, tous les artistes réunis autour de cette jeune star prenaient aux aussi très à cœur cette fiction populaire et on en venait même à se demander si la réalité n’allait pas un jour rejoindre la fiction.

René fut le premier à être extrêmement inquiet quand le retard de quelques minutes se prolongea et que Mlle Gougeon ne se présenta pas à l’heure convenue. Après que les blagues de mauvais goûts commencèrent à se répéter, René déclara qu’il valait peut mieux s’occuper à autre chose lorsqu’il sentit l’odeur de fumée. Il vit aussi quelques hommes postés à l’extérieur, des ombres inquiétantes qui ne bougeaient pas. Lorsqu’une des participantes de la soirée essaya d’ouvrir la porte de la salle, elle poussa un cri: celle-ci était verrouillée et la fumée dense qui commença à envahir la salle n’augurait rien de bon.

Soudain, les flammes léchèrent les mur. Dehors, des spots illuminèrent la scène: Bianca, la vedette de « Hangars », arrivait en courant. Les caméras la suivaient. Elle frappa sur la fenêtre. Elle regarda René et ce dernier vit des larmes dans ces yeux. Il sut alors qu’il allait maintenant tenir son dernier grand rôle.

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