Maxime a perdu son joujou

Maxime fêtera bientôt ses 60 ans. Dans son visage étiré par les années, on peut encore lire, entre les rides et l’humidité de ses yeux, le poids de tout ce passé qui l’écrase.

Maxime n’a jamais été capable de regarder devant lui, de voir tout ce que demain pouvait lui offrir. Il s’est accroché, un jour, désespérément, à son passé, encore tout frais, une simple page dans le livre de sa vie.

Maxime a perdu son joujou à l’âge de 6 ans. Quel joujou? me demanderez-vous avec les sourcils en point d’interrogation. Bien que j’hésite à vous donner cette réponse du tac au tac, je suis tenté tout de même de vous donner quelques indices, histoire de vous faire attendre un peu.

Qu’est-ce qu’un joujou quand on a 6 ans? Une peluche, des blocs de bois, une voiturette, un livre peut-être. Ce ne peut être sa maman car aux yeux de celle-ci, cet petit être aux allures de bébé esquissé en jeune homme peut être son joujou, mais pas l’inverse. Ce pourrait être aussi une petite soeur, plus jeune que lui. Ou un chaton tout mignon qui vous regarde avec des yeux d’une éclatante douceur. Il y a, en effet, de nombreuses ‘choses’ et quelques êtres vivants qui pourraient être classées sous l’expression de joujou chez cet enfant, ce Maxime tout heureux d’être tout simplement là, au centre de son univers, du haut de ses 6 ans.

Maxime se leva tôt en ce matin de 1945. Il se dirigea vers la cuisine, déjà bourdonnante d’action. Ses deux soeurs, plus âgées que lui, se chamaillaient, comme d’habitude. Sa mère monta le son de la radio. On y parlait de guerre, de reddition, d’alliés, avec des tas de mots que Maxime ne comprenait pas. Il traînait derrière lui son meilleur ami, Bouldeneige, une poupée que sa grand-mère lui avait fabriquée et offert quand son père avait quitté le Canada pour se joindre aux forces alliées, en Europe, en ’43. Voilà deux ans que Ferdinand avait quitté Montréal pour les tranchées humides et meurtrières de l’Europe déchirée. Mais voilà qu’en ce matin ensoleillé, sa mère, sa grand-mère et une autre de ses tantes piaillaient sans fin sur le bonheur de l’issue de cette folle bataille. Ferdinand allait entrer, revenir, être parmi eux, redevenir père, mari, frère, fils et surtout humain.

Maxime comprenait bien que cette absence prolongée allait bientôt prendre fin et que l’odeur de tabac, que le regard perçant des yeux bleu azur de son père allait reprendre ses droits dans l’étroite cuisine. Une autre vie, comme celle d’avant, au lieu de celle des pleurs silencieux de sa mère, des chuchotements de sa grand-mère la nuit, des nouvelles de destruction de villes qu’il ne pouvait même pas repérer sur la carte du National Geographic accrochée sur le mur du salon.

On jouait des musiques enlevantes. Grand-mère faisait quelques pas de danse, riant comme une dévergondée (c’est Tante Aline qui le disait). Mère épongeait ses yeux remplis de larmes de joie, plus chaudes que celle de l’angoisse et de l’absence.

Maxime déjeuna et embrassa sa mère qui le serra dans es bras si fort qu’il eut peur de régurgiter son repas. Puis il courut dans sa chambre, pour faire son lit, pour faire ses prières et remercier le Bon Dieu. Il déposa Bouldeneige sur la chaise et s’employa à enfiler sa salopette quand il entendit une voix :

« Papa est mort… »

Il arrêta immédiatement son geste. Qui avait parlé? Était-ce une voix venue de sous la fenêtre? Non, elle était encore fermée. Ce n’était pas non plus une voix féminine. Elle était plutôt masculine, embrouillée, vibrante, et surtout inconnue.

D’instinct, il se tourna vers Bouldeneige et le fixa du regard pendant une minute. La voix ne se fit pas entendre tout de suite.

« Tu dis des bêtises, tais-toi, Bouldeneige! » lança enfin Maxime en enfilant une bretelle.

Malgré le tohu-bohu de la cuisine, il lui sembla soudain que la pièce fut inondée de silence, comme un chuintement sourd qui nous prend au sortir du lac, quand l’eau reste dans nos oreilles. Bouldeneige ne bougea pas. Sa bouche cousue gardait ce rictus sympathique sans le moindre indice de vie.

« J’ai vraiment beaucoup trop d’imagination, moi,  » se dit Maxime en ramassa ses bas sur le sol, quittant la poupée des yeux.

« Papa est mort hier soir, Maxime. Il ne reviendra pas! »

En entendant ses mots, Maxime fut pris d’une grande panique. Il lança ses bas contre la poupée qui bascula sur le sol.

« Tais-toi, tais-toi, tais-toi! » hurla-t-il.

« Maxime? À qui parles-tu, mon ange? » demanda sa mère en frappant doucement à sa porte.

Au même moment, le carillon de la porte se fit entendre. Maxime se lança sur sa poupée et l’empoigna solidement: « Tais-toi, mais tais-toi donc! » siffla-t-il entre ses dents serrées. « Si tu dis encore quelque chose, je te tue… »

Il y eut une autre vague de silence puis il entendit les lamentations de sa mère, de sa grand-mère et les cris horribles de ses deux soeurs.

Alors, il sortit doucement de sa chambre et s’assit sur une chaise devant la table. Avec le couteau de boucher, il transperça le ventre de Bouldeneige sans verser une larme. Et il ne pleura plus une seule larme à partir de ce jour.

*

Maxime est assis à la table, plus de cinquante ans plus tard. Devant lui une boîte qu’il vient de recevoir par la poste. Il a ouvert l’emballage et entrouvert le couvercle. À l’intérieur, il y a vu Bouldeneige, réparé, toujours souriant. Sur la table, un carton signé de la main de son oncle Nadège, le frère de sa mère, exécuteur testamentaire:

« Ta mère m’avait demandé de t’envoyer ce colis pour ton 60e anniversaire dans son testament. J’espère que ce cadeau de l’au-delà te plaira. Ton vieil oncle Nadège. »

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