Mon ami Tony

Mon ami Tony et moi, on s’assoit sur le bord de l’eau et on parle de la folie des hommes, de celle des femmes, de toutes ces ridicules choses qui font de notre vie sur terre un enfer continuel. Tony, voyez-vous, c’est un gars qui est positif. Moi, je penche plutôt du côté noir. Ensemble, on fait du gris.

Je connais Tony depuis trois cent ans. On s’est rencontré dans une ruelle, un mardi soir. Je venais de me taper un sans-abri ivrogne et pratiquement fini lorsque j’ai entendu un bruit derrière moi. C’était Tony. Je ne le connaissais pas alors. Il faut dire que ce n’était pas mon secteur et que nous, les vampires, on est habituellement respectueux des territoires de chacun. Surtout à cette époque (c’était en 1950), à Montréal, on essayait d’être discrets parce que ce genre de truc n’était pas avalé facilement par la police et le public paniquait quand on parlait de vampire (ou tous les autres trucs que les humains normaux appellent paranormal ou surnaturel).

Tony, qui venait la Sicile du 15e siècle, se tenait avec des mafiosos qui le respectaient comme s’il était le parrain. Il tenait à son secteur parce qu’il y trouvait du carburant pour ses virées nocturnes fourni par ses collègues de travail. Si un type n’avait pas payé sa taxe, on lui envoyait Tony pour une prise de sang. Parce que Tony n’achevait pas ces mécréants: il les entraînaient doucement vers le monde de la nuit avec un sourire sadique. Quand les pauvres types se voyaient sombrer définitivement dans l’état de vampire, il réalisait à quel point ils étaient choyés dans le monde des humains.

Donc, en trouvant un grand type exsangue comme moi dans sa ruelle, il ne desserra pas facilement les canines. Il me posa mille questions mais il me trouva vite sympathique parce que je gagnais alors ma vie comme journaliste de nuit et que mes articles le faisaient bien rire, surtout sur les morts mystérieuses.

« Alors comme ça tu es aussi un vampire. C’est marrant, je te croyais plutôt beaucoup plus humain avec tes articles. J’aimerais ça avoir le plume facile pour écrire ma vie. »

J’ai été tenté de lui proposer mon oreille et mes talents d’écrivain pour qu’ensemble on démystifie le monde des vampires mais les hommes n’étaient pas prêts à ce genre de vérité. On préférait fermer les yeux et s’occuper d’autres choses.

Bref, nous sommes devenus des copains et on a passé les trois derniers siècles à se voir régulièrement et échanger sur toutes sortes de sujets sans pouvoir y faire grand chose.

Ce soir, on est assis sur le bord du fleuve. Tony a l’air triste. Il a entendu parler qu’on a encore retrouvé trois vampires morts à Québec. Chose bien étrange puisque nous faisons désormais partie des minorités visibles, que nous ne nourrissons que de sang artificiel et que la société nous a bien accepté.

« Ça fait trente depuis le début du mois. Je suis inquiet. Et tu sais quoi? Il semblerait que le total de victime de cet étrange mal frappe aussi en Europe et aux États-Unis. Plus de 600 morts parmi nos compatriotes. Et les gouvernements ne se contentent que de hausser les épaules. »

Tony a peur que ce ne soit qu’une conspiration au lieu d’une maladie proprement génétique.

« Comment veux-tu que nous fassions confiance au Gouvernement s’il nous laisse tomber comme ça? On est quoi, deux milles au Québec? » me dit-il en grognant.

« Pourquoi le Gouvernement voudrait nous éliminer? Qu’est-ce qu’ils y gagneraient? On travaille pour payer notre hémoglobine tout comme eux travaillent pour se payer du poulet. Et on est pas gourmand. »

Tony regarde vers la rive Nord et hausse les épaules.

J’ai un creux. Je cherche une capsule de Globinex mais j’ai laissé mes réserves dans mon condo. Je regarde Tony et je suis soudain envahi par un étrange sentiment. Cette faim qui me tenaille n’est pas naturelle. Elle dépasse ce que j’ai vécu jusqu’ici. Autrefois, avant qu’on ne synthétise la sang, il fallait que nous nous nourrissions. C’était l’enfer, vivre cacher et tout , et risquer notre vie pour quelques gouttes de sang. Quelques fois, il pouvait se passer trois ou quatre jours sans que je ne touche une veine mais cette faim qui me prenait aux tripes alors, c’était une envie, un besoin issu du fond de notre être.

Ce drôle de sentiment allait contre tout ce qui fait de nous des êtres extraordinaires mais qui nous gardait aussi en vie. Jamais, il faut l’avouer, un vampire n’oserait même penser mordre un des siens. Ce serait contre l’éthique même de notre race mais aussi physiquement dangereux. Or, ce que je ressentais et qui montait en moi aussi vivement, n’allait pas dans le sens de la vie du vampire.

Soudain, je compris que cette hémoglobine artificielle contenait peut-être des éléments déclencheurs de notre auto-extinction.

« Tony, » dis-je en me tournant vers lui. « Je crois que je sais ce qui ne va pas. Excuse-moi! »

Et je me jette sur lui pour le mordre au cou.

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