Occupé

Dans ma dernière chialerie, j’ai mentionné à quel point notre monde moderne est stressé, pressé de tout faire pour avoir du temps pour… stresser davantage. Comme un hameçon jeté dans la mer, ma réflexion s’est étendue dans un large hamac et a profité du beau temps pour se laisser bercer par les secondes. Et c’est dans cette farniente très temporaire que j’ai enchaîné sur les occupations.

Je suis une personne qui adore ne rien faire. M’écraser sous un parasol et lire un bon livre, voilà un idéal que j’entretiens. Depuis mon adolescence, être étendu ou bien assis constitue un privilège que je chéris et dès qu’il se présente. Je suis encore reconnaissant qu’il survienne de temps en temps. Mais nos vies d’adultes, nos obligations tout comme nos choix font en sorte que le matin s’amène avec son lot de possibilités de farniente mais dès que le soir se pointe, on fait un petit bilan et la relaxation et la paresse sont dans le rouge alors que le nombre de tâches et d’activités de tout acabit dépassent nos prévisions. On s’étonne d’avoir autant accompli en si peu de temps et on se plaint du manque de temps pour en faire plus. Ce n’est plus une question de course contre la montre mais un étalage de mouvements et d’actions qui se targue d’avoir repoussé les idées de neutralité, d’immobilisme et de repos.

Dans notre société où l’excellence et la performance sont une qualité privilégiée chez les individus, il est de plus en plus difficile de justifier un moment tendre ou une sieste dans l’après-midi. Seuls les retraités peuvent se permettre ces écarts. Et encore : on les entends vite dire qu’ils s’ennuient et on les croisent derrière un comptoir de MacDo ou en train de refaire l’aménagement paysager en regardant leur montre et se remettre à chialer comme le temps passe vite.

Ma blonde est une femme active. Il est rare qu’elle reste assise plus de cinq minutes. Notre nouveau petit nid a eu besoin de nettoyage, peinture et décoration. Or, il ne se passe pas une journée où elle imagine cette porte repeinte ou ce lustre changé. Elle regarde un store vertical et se demande si la couleur est ce qui la dérange. Elle veut repasser, sarcler, tondre la pelouse, chasser les perce-oreilles, changer l’interrupteur du salon.

Je suis plutôt du côté des poètes (d’où le nom de ce blog), préférant la plume ou le pinceau au marteau ou le tournevis. J’aime réfléchir à un ver laissé en suspend ou à une teinte plus vraie plutôt qu’à la surface d’un plancher à sabler ou le type de finition d’une peinture au latex. J’aime ce vide apparent duquel je m’enveloppe et qui me sert de cocon. Il me sied bien. Mais il me nuit car il n’est pas dans les rythmes de ce monde, celui des actifs. Occupé, voilà le motto du genre humain en ce début de troisième millénaire.

J’ai passé une partie du week-end à essayer de placer mon coin d’art (qui est désormais combiné à celui de mon travail) et à poser un plancher flottant. Bien que je sois extrêmement satisfait de ma fin de semaine, j’ai l’impression que j’ai perdu du temps à tout l’occuper. J’aimerais décidemment mieux égrainer les secondes en respirant doucement. Cela viendra, je suppose. Pour l’heure, désolé, je suis occupé.

Mais qui est responsable de ces occupations double ou triple de notre emploi du temps? Je fais souvent référence aux expériences passées pour essayer de m’ajuster dans ce monde complexe du temps et de l’argent et je constate que j’en suis responsable. Je suis donc le seul coupable et je ne devrais pas me plaindre. J’ai lu, il y a longtemps, un conte qui parlait du temps. On comparait les secondes de chacune de nos journées à des dollars. L’histoire disait qu’on offrait 1 millions de dollars chaque jour mais qu’à minuit on recommençait à zéro. C’est dire que chaque seconde est précieuse. Il faut donc les utiliser à bon escient. À quelles fins? Ah! Voilà la vraie question. Pour un homme d’affaire, c’est de tout mettre dans la bonne conduite des affaires, faire les bons investissements. Pour la jeune mère, c’est de donner toute l’attention à son poupon. Pour le programmeur, c’est d’écrire du code efficace sans bogue. Pour l’écrivain, c’est d’écrire les plus belles phrases inspirées du moment et pour le peintre, c’est de capturer l’essence de la réalité à travers les couleurs et les matériaux utilisés.

Ce qui nous ramène à soi. On doit alors se poser la question: qui suis-je vraiment? Ce n’est pas facile d’y répondre dans ce monde exigeant. Le peintre qui dilue les minutes de sa créativité recevra-t-il son dû pour mettre du pain dans son assiette? Le poète qui déposera à la sueur de ses émotions des vers merveilleux profitera-t-il de quelque intérêt par-dessus son maigre pécule?

J’ai bien peur que le temps ne soit désormais trop attaché au dollar et à la bourse. On ne consacre plus de temps à l’art. Les gens visitent les galeries et regardent leur montre. Nous devenons de plus en plus marginaux. Pour faire quelques sous, l’artiste doit se battre et faire comme l’homme d’affaires et travailler dur. Ou bien, il choisit d’être occupé. Très occupé. Et s’oublier…

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