Passé recomposé

Mon nom est Armand Leclaire. J’ai 73 ans. Je vous écris cette lettre à la demande de ma femme qui m’aide pour les petits détails. Mais je persiste et signe que je suis Armand Leclaire et que j’ai 73 ans.

Tout ceci a commencé il y a exactement 22 ans. J’étais alors âgé de 51 ans. Ma femme m’avait offert un forfait Rewind comme cadeau d’anniversaire. Comme cette toute nouvelle technologie faisait alors son entrée en bourse et qu’on s’arrachait les places disponibles, ma femme a profité de ses connaissances (le frère du cousin de son beau-frère sortait avec la cousine du neveu de sa demi-soeur qui travaillait justement au courrier et qui avait droit à un rabais et une place réservée, s’il le voulait, mais il ne le voulait pas, mais ça c’est une autre histoire) pour m’inscrire et payer la somme de soixante mille dollars américains pour que je sois ‘rewindé’ comme Jack Laplante et la star des stars Magnolia Magifica Turner. Mon nom figurerait dans les mille premiers clients satisfaits du service Rewind.

On me donna rendez-vous le 6 mars 2043, dans la salle Gates (en l’honneur du Bill que l’on connait et qui a légué une importante poignée de monnaie à cette compagnie), à 8 heures précises. On m’a expliqué le processus encore une fois et fait signé digitalement tous les documents. Ma femme était à mes côtés, nerveuse, il va sans dire. On m’a fait asseoir sur un confortable siège en cuir de soya (une imitation, évidemment) où on m’a tendu un magazine électronique. J’ai choisi la politique du Moyen-Orient et j’ai attendu qu’on pose doucement les verres bleus aux ventouses feutrées sur le bout du nez.

« Ça ne prendra qu’environ 15 à 20 minutes. Les données seront transmises à notre système de traitement et nous aurons la carte complète de votre mémoire d’ici huit à dix jours, » m’a dit le gentil préposé qui avait un badge qui indiquait ‘Stiive’ sur le côté coeur. Un beau bonhomme, m’a dit ma femme.

17 minutes 31 secondes plus tard tout était complété. On retira les verres capteurs et on me remis une petit sucette hydroponique en me tapotant l’épaule. Je n’ai eu ni douleurs, ni vomissements, ni courbatures ou même pertes de mémoire après cette opération. Ni même, d’ailleurs au cours des 22 dernières années. Jusqu’à ce que l’on me diagnostique une dégénérescence progressive du cerveau. Évidemment, on a tout de suite pensé à Rewind et on les a appelé. Avec un service toujours courtois, on m’a fixé un rendez-vous et je me suis présenté hier matin à 10 heures du matin, à la salle Jobs (décidément, ces ancêtres de l’industrie informatique avaient la main généreuse pour Rewind!), avec ma carte positronique et tout le tralala. On a procédé au transfert.

Or voilà qu’il appert qu’on a traité les données d’une autre personne le même jour et la même heure et qu’un fin-fin de technicien pas très lumineux dans le cervelet a interverti les plaquettes et me voilà dans le corps d’un vieux monsieur, moi qui n’ai que 9 ans et qui veut sa maman. Mon nom est Ludovic Martin et je veux ma maman! JE VEUX MA MAMAN. C’est qui la madame qui me demande d’effacer ça? Vous n’êtes pas ma maman. Je ne suis pas Armand Leclaire. Je suis Ludovic…

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