Plénitude assombrie

Liette s’avance dans la lumière. Elle est rayonnante. Elle aime se voir ainsi, pleine de vie, pleine de cet enfant qu’elle porte fièrement. C’est son premier et peut-être son dernier car elle n’en voudrait qu’un, un seul à chérir, un seul à donner à l’univers, sur cette terre parfois trop violente et pourtant très humaine.

C’est un enfant de l’amour qu’elle aura plus tard. Pour l’heure, elle sort de la pièce où le vent fait gonfler en voile les rideaux semi-transparents. Les rayons du soleil dansent en mille reflets dans le petit salon où elle a installé les quelques achats qu’elle vient de faire. Un jouet, un vêtement, des couches, une plaquette pour l’interrupteur au nom d’Édouard. Elle s’agenouille, rêveuse, oubliant les douleurs et la lourdeur de son ventre.

Comme la nature fait bien les choses: tout ce bonheur à sa portée. Elle ferme les yeux pour retenir ses larmes. N’y a-t-il pas meilleur moment que celui de l’attente d’un nouveau venu au cœur de nos vies? Elle s’en réjouit à chaque moment. Elle regrette même avoir un jour pensé ne pas vouloir mettre un enfant au monde. Non pas par égoïsme ou par défaut ne pouvoir procréer. Elle craignait de ne pas être à la hauteur, de le voir grandir dans un monde de plus en plus violent, le voir se perdre dans l’anonymat grandissant des êtres déchirés entre la performance et la richesse, insensible à la nature ou au cri de l’âme.

Mais elle a rencontré un homme merveilleux qui lui donné le goût d’être mère, d’être femme à part entière, loin des égoïstes aux comportements d’adolescents qui ne pensent qu’à fuir ou à s’amuser entre gars. Non, celui-là est de la trempe des vrais humains, de ceux qu’on rêve d’épouser dans un château de la Loire ou en plein désert, avec une longue traîne et des milliers d’amis qui pleurent devant tant de beauté.

Liette se secoue: la voilà qui se nourrit encore de fantasmes à la Cendrillon. L’ivresse de son bonheur lui fait cela.

Il lui prend soudain l’envie de faire une surprise à son amoureux, de sortir de son cocon en pleine gestation, pour lui montre les petits souliers miniatures. Lui déposer un baiser sur sa nuque, un point sensible qu’elle aime chatouiller.

Elle s’extirpe de son confort pour appeler un taxi. Il est tout près de onze heures du matin. Il fait si beau en ce début d’automne qu’elle se croit au printemps.

La voiture arrive, le voyage est court, la rue est bondée. L’heure du dîner s’annonce longue et chaleureuse. Elle s’apprête à traverser la rue lorsqu’elle reconnait la chevelure de Marc-François. Elle lève la main pour le saluer mais il parle avec une autre femme, une brune, un visage connu, latin, trop connu…

Eva sourit puis rit. Elle passe son bras sous celui de son ex-mari et l’embrasse sur la joue. Ils rient tous les deux. Marc-François passe son bras autour de la taille d’Eva qui ne gêne pas pour se rapprocher.

Liette a un haut-le-coeur. Elle doit rêver. Pourquoi se voient-ils encore? N’est-elle pas à Toronto depuis six mois, loin d’eux, loin de leur bonheur? Pourquoi Marc-François ne lui a-t-il pas dit qu’elle était de passage? Elle est tentée de les rejoindre, de les confronter, mais le courage est ailleurs, dans un passé qu’elle aurait aimé oublier. Elle les suit, de loin, en silence. Ils entrent dans le mail souterrain, riant toujours des blagues d’un comme de l’autre. Se moquent-ils de Liette? Elle descend l’escalier mobile à quelques mètres derrière eux. Voilà que Marc embrasse Eve sur la bouche. Un long frisson de rage saisit Liette. Elle ne peux pas rebrousser chemin. Plus bas, l’écho de la rame de métro qui démarre. La foule qui la dévisage, comme si elle pouvait être encore plus coupable d’être si naïve.

Le couple s’arrête au bas de l’escalier et s’embrasse effrontément devant tout ce monde qui les ignore. Tous sauf une.

Le bébé manifeste son inconfort tandis que Liette arrive enfin au pied de l’escalier. Le couple s’est volatilisé. L’espace d’une seconde de rage, les yeux aveuglés par une vague de haine, Liette vacille. Elle a mal au cœur. Un homme la croise, lui sourit et voit son ventre énorme. Le sourire s’efface et l’homme s’engage dans l’escalier qui le ramenera à la surface. Liette, elle, souhaite s’enfoncer sous la terre, sous le béton froide, oublier, être oubliée. Mourir.

Elle marche vers les guérites du métro. Elle met des pièces et prend le billet. Une fois les tourniquets franchis, elle marche, d’un pas lent vers le quai. L’odeur des gens qui, habituellement, lui lève le cœur, a un parfum de vérité qui lui fait sentir aussi vaine que toutes ces personnes anonymes.

« Non, » décide-t-elle, « je ne mourrai pas. Je veux juste souffrir un peu. »

Elle avance encore un peu. Le wagon entre en gare. En un pas, son ventre dépasse le quai. Elle ferme les yeux. Elle entend des cris et parmi ceux-là, celui d’un innocent qui n’est pas encore né.

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