Pluie du ciel

Étienne froisse le papier et le jette devant lui. Il pleut partout, même dans ses yeux. C’est heureux qu’il pleuve car personne ne sait qu’il pleure. Curieux tout de même qu’une seule lettre sépare ces deux verbes.

Il marche sous la pluie, lavant sa tristesse comme on fait sa lessive en pleine nuit, hors-la-loi. Il a des idées toutes aussi noires les uns que les autres. Il se voit se jetant du haut d’un immeuble, devant le métro, avalant du Drano, se payant une virée au Centre-ville avec un couteau de chasse, égorgeant toutes les femmes en riant à gorge déployée.

Puis, il se sent tout petit. Infiniment minuscule. Une poussière informe dans un univers contre lequel il n’a aucune espèce de prise. Tout lui glisse entre les mains. Alors il se laisse prendre dans ce courant violent et se laisse porter au gré de la vague, avalant toute l’eau fondant sur son âme.

Libre.

Qu’est-ce que la liberté quand l’amour nous a porté à bout de bras pendant quelques années? C’aurait pu être deux jours ou un siècle, le crime de l’abandon provoque la même douleur. Le poids de sa passion contre la vapeur de l’indifférence de Stéphanie sur une balance. Voyez le contraste. Voyez l’injustice. Peut-être qu’en descendant de la balance, cette vapeur s’étiolera, disparaîtra et lui donnera les ailes pour reprendre son vol dans un ailleurs meilleur. Mais comment se retirer de l’équilibre qu’il garde au fond de lui sinon qu’en s’y soustrayant avec la mort?

Bêtise! voudrait-il crier au vent qui lui chuchote des monstruosités. Il frappe les gouttes de pluie de ses poings fermés. On lui répond par des grondements qui font vibrer la terre entière. Il image que toute cette eau est l’ensemble de toute sa peine qu’un dieu indifférent fait déverser sur lui pour le purger de sa faute. Quelle faute? Celle de l’avoir aimée comme seul un aveugle peut aimer un monstre.

Et puis, la pluie cesse brusquement tout comme ses larmes. Le bout de papier froissé roule devant lui et tombe dans le ravin où s’écoule toutes les larmes du ciel. Il le regarde s’éloigner puis disparaître entre les longues tiges des quenouilles.

Ne l’a-t-il jamais aimée? Vraiment?

Il sourit en songeant à la prochaine personne qui prendra ce bout de papier, qui le lira. Peut-être que cette personne y croira, elle aussi, à cet amour perdu.

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