Procès verbeux

J’ai eu le malheur de parler de mes rêves à un de mes amis et le voilà qui me refile le nom de son psycho-coco. J’ai voulu jeté la carte en allant prendre ma marche du midi mais j’ai hésité. Chaque fois que j’hésite comme ça, je préfère me jeter tête première plutôt que de regretter plus tard. Je me suis marié douze fois. Quoi? J’aurai pu regretter de ne pas en avoir marié qu’une seule!

Mon rêve, c’est le suivant :

Je me lève la nuit. Il fait noir. C’est humide et j’ai les orteils gelés. Je marche jusque devant un bout de mur sur lequel il n’y a rien d’autre que les fausses nervures de bois du plaqué. Je suis à environ dix centimètres du mur et je fixe comme ça pendant une minute ou deux (ou des jours durant, qui sait avec les rêves!) Soudain, à travers la brume de mes yeux, je distingue comme un tableau d’une quarantaine de centimètre de large. Sur ce tableau, je voir 12 ou 13 types en robe longue, barbe longue, le regard tout aussi long. Ils se caressent le poil en me zyeutant. J’ai envie de pisser et, sans m’interroger sur ce geste, je baisse mon pantalon de pyjama. Mais je n’urine pas. Je tremble de froid même si je sens très bien que la pièce est d’une douce chaleur.

Il y a un type qui me regarde tout en parlant à voix basse avec son voisin de gauche. Celui de droite écrit sur un parchemin. Les autres me posent des questions, tous en même temps. « Qui es-tu? », « Que veux-tu? », « Pourquoi es-tu ici? », « Tu nous déranges. Est-ce qu’on te dérange nous? », « As-tu faim? », « Aimes-tu la vie comme moi? », « Connais-tu Judas Escariote? », « Crois-tu en Dieu, sinon en qui? » Toutes en latin que je ne connais pas du tout. Et pourtant j’en comprends la teneur et le sens. Je commence à me demander si je ne suis pas en train de rêver et cela me trouble. Les questions se poursuivent, incessantes, harassantes, infatiguables. Certains hommes se lèvent et contournent la grande table. On prend des poses à la Da Vinci et avec mes yeux embrouillés, je m’imagine des coups de pinceaux à la Monet, pour faire outrage au talent du maître. Pourquoi ne réponds-je point? Voilà un immense point d’interrogation qui me tenaille jusqu’au réveil. Car je me réveille enfin, non pas en sueurs ou en panique, mais avec l’étrange impression de déjà vu, d’une réalité collante aux odeurs vives.

Me voilà donc bien éveillé, carte d’affaire en main, le poing au-dessus d’une porte en bois, prêt à frapper, pour honorer l’heure de mon rendez-vous. Mais j’hésite. Et vous me connaissez peut-être depuis peu, mais hésiter c’est plonger, l’ai-je déjà dit?

Car derrière l’épaisse porte, j’entends le murmure de plus d’une voix. Je peux humer une odeur de cendre, de cette fumée qui me hante depuis mon enfance d’orphelin, de l’encens et de la bave du curé sur mon épaule, de ce qui se dressait d’entre les pans de sa bure et qui crachait de drôles d’humeurs entre ses soupirs morbides. Le bois devant mes yeux, je m’approche sans le savoir et je ressens cette étrange envie d’uriner. Ne pas baisser mon pantalon…

La porte s’ouvre. Douze hommes, une grande table. Il n’y a plus de doute, je me meurs.

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