Ray’s Day 2015

Ces questions proposées par O0oo0O sur Wattpad et réponses, écrites par Patrice Landry, sont offertes en mémoire de Ray Bradbury né un 22 août et décédé il y a quelques années. Il aurait eu 95 ans, cette année. Salut Ray!

Que pensez-vous de Ray Bradbury?
Sur Mars, dans la colonie Eden 5, il ne se passe pas grand-chose. Surtout lorsqu’on a complété nos tâches quotidiennes et qu’on s’est tapé le blabla social requis pour satisfaire les psychologues qui passent leur journées à analyser nos moindres soupirs. Je suis dans mes quartiers. J’ai ouvert un livre de Bradbury. Ça date mais c’est sacrément bon. Je me sens emporté dans son univers lorsque je le lis. Il me semble qu’il est là, à mes côtés, qu’il me guide à travers ses autres vies qu’il nous a si généreusement offertes dans ce passé pas si lointain. Parfois, j’en ai honte, je m’endors avec le livre ouvert sur la poitrine. Mes collègues se moquent de moi avec mes livres en papier. C’est pourtant la seule et unique chose à laquelle je refuse de céder. Il y a, dans le fait de tenir ces feuilles entre mes doigts, ce petit quelque chose de magique, d’éternel, qui me porte doucement vers un destin nouveau, l’espace de quelques minutes, parfois une heure. Je me surprends alors à rêver soit de la Terre comme d’une fiction improbable, soit d’autres planètes encore à conquérir, comme une réalité en perpétuelle renaissance. Et je remercie le bonhomme. J’aurai aimé le connaître et lui serrer la patte avant de lui arracher le cerveau et le bouffer, pour écrire comme lui, lui voler son âme et devenir célèbre au lieu de pourrir dans ce bled perdu.

Pourquoi vis-tu?
J’ai tout de suite compris que cette chaleur intense qui m’entourait était celle du four crématoire. D’après moi, ces crétins de Nazis pensaient que j’étais mort en me fourrant dans cet enfer. Ou bien, c’était des sadiques de première classe, ce qui était probablement le cas. C’était sacrément brûlant, je vous le dis. Des flammes bleues qui dansaient une java méphistophélique sur une musique morbide, alignées en rang, tels des soldats venus d’une autre planète. Je me suis recroquevillé sur moi-même, en me disant que ça allait passer. Le temps est resté suspendu alors que le feu cherchait à me dévorer. Évidemment, dans ces moments, on pense à la vie, on se demande à quoi ça sert, et ces « pourquoi » qui reviennent battre les tympans assourdis par la mort qui cherche à venir prendre sa place. Mais, avant que cette force maligne ne vienne me consumer définitivement, je me suis demandé, bêtement, ce qu’il y avait avant la vie. Où étais-je avant d’amorcer le décompte de ma vie vers cette inévitable mort? Probablement au même endroit où j’allais me retrouver dans les minutes qui allaient suivre. C’est-à-dire le grand vide, cette incommensurable absence de tout. Quand les flammes se sont éteintes, au bout de ces quelques interminables minutes où je bouillais d’impatience d’en finir, on ouvrit les portes et on extirpa mon corps de l’étroite caverne encore chaude. Le type en blouse blanche souriait. J’ai essayé de sourire mais mes lèvres étaient soudées, mes chairs fondues résistaient à cet exercice qui aurait pu, pourtant, s’avérer fort intéressant, du moins de son point de vue. Il tendit ses mains gantées pour déplacer ce qui restait de moi vers une espèce de chariot sur roulettes mais je fus un peu plus rapide que lui et je lui fis une étreinte qui le déstabilisa. Il voulut reculer mais j’étais déjà accroché à lui de sorte qu’il bascula vers l’arrière et sa tête heurta quelque chose en tombant sur le sol. Il lâcha un dernier souffle tout en me regardant avec horreur. Je me levai, tout doucement et entrepris de chercher la sortie que je trouvai de l’autre côté de la pièce. Les pauvres imbéciles vêtus de leur uniforme décoré de la croix gammée couraient dans tous les sens. Certains trouvèrent le courage de dégainer leur arme et tirèrent sur moi alors que je déambulais péniblement vers la sortie. Je poussai la porte et la lumière du jour m’aveugla un moment. J’avais un creux quelque part dans ce qui me restait d’estomac. Bien que cette faim qui me tenaillait commençait sérieusement à m’agacer, je me suis dit que la vie, c’était bien, mais la mort, c’était encore mieux.

Qu’est-ce que l’enfer?
Deux fois plutôt qu’une. La fille s’est retournée, la première fois et m’a tendu les bras. J’ai fait une pause mais voilà, la tentation était là. Offerte. Blanche porcelaine fragile à la chair tendre et humide. Je l’entourai de mes bras et lui murmurai de se taire. Elle ne me parlait pas, non, mais, je sentais toutes ses pensées m’encercler et je ne voulais rien entendre. Seulement, me laisser bercer par le silence de nos âmes en pause. Elle m’embrassa et je sus que j’étais en enfer. Quel bonheur. Un bonheur au couchant d’une lune pourpre, à soixante-neuf années-lumière de la Terre.

Quelle est ta définition du mot ‘livre’?
Je me suis assis entre les lettres « a » et « n », un café glacé entre les cuisses. Ça faisait des lustres que je ne m’étais pas assis, tranquille, sans me plaindre, le cerveau encore tout essoufflé d’avoir parcouru ces kiloheures de travail, de mariage, de bouffe, de baise, d’ennui, parfois. J’étais bien placé. Je voyais les autres lettres alignées droit devant, se perdant dans une douteuse perspective du papier courbé. On aurait dit la Terre vu du haut d’un édifice de Dubaï mais en plus littéraire, je dirais. J’avais envie de me coucher et de fermer les yeux, de me laisser glisser sur les mots, quitte à me barre le dos ou me faire arracher la peau des fesses par les accents circonflexes ou les trémas. Mais, je me suis dit qu’une fois dans le livre, je n’allais pas fermer les yeux. Plus jamais. Alors, j’ai laissé fermenter le moment, histoire de me soûler dans cet entre-deux, loin de l’enfer de mon passé et encore plus loin de ce futur qui est fait de murs et de barreaux. Puis, je me suis dit : c’est un bouquin. C’est mon évasion. J’ai déposé le gobelet sur le papier et je me suis levé. Je voyais le mot en entier. « Anticipation ». J’ai souri. J’étais enfin vivant.

#RAYSDAY

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