Rien à faire

Karl s’est étendu sur la chaussée brûlante en pensant à son passé. Rien à faire. Tout était effacé. Peut-être était-ce la peur. Ou le bruit. Le bruit des voitures qui frôlaient son corps dans une chorale de klaxons discordants. Des crissements de pneus. La toile froissée. Comme il avait envie de rire. Mais il y avait longtemps que son cerveau n’envoyait plus ce genre de signal à ses lèvres. Sa bouche déformée par les goulots de bouteilles ou par la douleur de ses peurs ne savait même plus bouder ou même rester neutre. C’était tout son visage qui transcendait la douleur.

C’était la faute de Monique, de Georgette, de Marina, de Marilyn aussi, quoique cette dernière il ne l’avait que connue sur papier et qu’elle s’était suicidée, la pauvre, en avalant des somnifères. C’était aussi la faute aux grandes entreprises, à sa job perdue, à ses heures supplémentaires à travailler comme un malade et se faire dire qu’un petit srilankais allait faire sa job pour vingt fois moins son salaire. La faute à l’Église avec ses fausses promesses. À un Dieu qui ne prenait finalement qu’un petit ‘d’ minuscule, une hostie écrapoutie sur un chemin de croix même pas digne d’un Oscar. La faute à qui encore? À son père, peut-être? Ou sa mère? Chercher des fautes, voilà ce qu’il faisait entre deux lignes de coke, jadis, quand il avait encore un foyer, de l’argent dans ses REER, un peu d’honneur et des enfants qui le respectaient. Ou entre deux gorgées de boisson volée ou de celle qu’on lui refilait pour un dix volé dans une sacoche oubliée un moment dans un panier d’épicerie. Il bouffait les restes dans le conteneur derrière le restaurant. Il chiait sous les viaducs. Se battait pour dormir dans un coin tranquille. Personne ne voulait plus de lui, même pas les bons samaritains qui croyaient en l’homme avec un grand H aspiré. Des fautes. Il en avait des pleinetés, à qui en voulait.

Et le voilà couché sur l’asphalte, couché à ne rien faire. Rien à faire, même pas chialer contre l’univers qui le laisse mourir, en bataille contre lui-même, trop lâche pour mourir de sa propre main. Juste ne rien faire.

*

Je suis sorti de mon auto après avoir freiné brusquement. Il y avait un type étendu sur la chaussé. Un autre malade. J’étais en colère contre lui, contre les gouvernements, contre les autres autos qui klaxonnaient. J’ai comme perdu un peu la carte. J’ai marché vers le gars, prêt à lui débiter autant de sacres que de bêtises, sans même penser à l’aider. Je me suis pencher et j’ai figé.

« Karl? » dis-je, les yeux plein de larmes.

Le gars m’a regardé un moment avant de réagir.

« Karl? » m’a-t-il dit.

Je suis Karl, en effet. Et je vous jure que c’est terrible d’être confronté à soi si violemment. J’aurai pu m’aider, me prendre en main mais je n’ai rien fait. Je m’appelais au secours en vain, je tendais mon corps meurti par la misère de l’abandon vers cet homme que je ne pouvais être. J’entrai dans ma voiture et fonçai sur le corps étendu. Puis ce fut la nuit.

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